Examen du Manodrome

Drame sans espoir et décousu sur la masculinité toxique, Manodrome a été créé en compétition à la Berlinale avec Jesse Eisenberg dans un tout nouveau costume musclé. L’avis de Mauro Donzelli

Son père l’a abandonné à Noël, le laissant seul avec sa mère. Il ne l’avait jamais fait, au vu de la réaction du trentenaire protagoniste de manodrome, Ralphie, habitant blessé et en colère du nord de l’État de New York, encore plus déstabilisé par la grossesse de sa petite amie. Il gagne sa vie en tant que chauffeur Uber, avec un tempérament qui n’est pas sans rappeler celui de Travis Bickle Chauffeurs de taxi, avec une mise à jour à l’ère de la nouvelle économie. Il ne rentre pas dans les dépenses, l’avenir lui semble incertain. Non pas qu’il bouge un muscle facial, juste pomper tout le monde dans le gymnase quand il a une pause.

Juste un ami de ses poids et haltères lui présente une curieuse figure, Père Dan (Adrien Brody), un gourou d’une secte auto-constituée qui se définit comme un « père de famille » et ne rassemble que des hommes, les appelle des « enfants » et se comporte comme une inquiétante figure paternelle, au milieu de dons inattendus et de formules rituelles grotesquement « masculines » au diapason avec constance. Une sorte de groupe de soutien qui nie la figure féminine et en général autre qu’une camaraderie individualiste. Tout cela, comme chaque image de ce film, mise en scène sans la moindre ironie, alimentant une sensation d’absence de crédibilité risible, une banalisation de la « masculinité toxique », un fléau qui mérite une autre noblesse de narration, de nuances et de problématisationspas la main lourde mais anesthésiée et inefficace du sud-africain John Trengove.

Une spirale glissante de perte de contact avec la réalité, de lutte entre sa propre sexualité refoulée et sa vision idéologique de la vie. C’est une impasse, celle dans laquelle le réalisateur jette sans ménagement « son » Ralphie, alors que l’hiver recouvre son quotidien de neige et ravive le traumatisme lié à l’ambiance festive de l’abandon de son père (le vrai). Même le Père Noël en fait les frais, accompagné d’un tourbillon de personnages, plus ou moins proches de lui, dans un bolus de colère indistinct prêt à exploser dans une violence aveugle, un bruit de fond constant qui, s’il est malheureusement tragiquement possible de le retrouver dans l’actualité policière, dans le film tombe immédiatement victime de ses intentions mal dosées. L’occasion d’une relecture utile pour un dépouillement sensé des diverses déclinaisons de violence, d’homophobie, de machisme dans lesquelles Ralphie s’aventure en enfer est perdue. Après tout, c’est la valeur ajoutée de l’art, de la narration au cinéma, la capacité inestimable à devenir exemplaire, de dépasser la platitude du reportage et le drame « démotivé » pour mettre en lumière les contradictions et les discriminations de la société.

Produit par Riley Keoughprésent dans un premier caméo, aux côtés d’une vingtaine de producteurs, manodrome perd l’occasion d’entrer dans un débat que l’on espère de plus en plus fructueux, faisant de ce personnage monstrueux, incarné avec le dévouement habituel par le très frêle Eisenberg, un enfant unidimensionnel jamais grandivictime d’intimidation et d’abandon, incapable de surmonter le traumatisme.