Trois ans avant Memories of Murder, Bong Joon-ho faisait ses débuts en tant que réalisateur avec un film que l’on compte certes parmi ses « mineurs », mais qui est tout de même meilleur qu’Okja et démontrait déjà alors le talent du réalisateur coréen. La critique de Chien qui aboie ne mord pas de Federico Gironi.
Trois ans avant d’étonner le monde avec le phénoménal Souvenirs de meurtre, Bong Joon Ho a fait ses débuts de réalisateur avec un film que l’on compte certes, même si ce n’est surtout avec le recul, parmi ses « mineurs » (mais c’est mieux que D’accord), mais qui en tout cas était déjà là pour démontrer le talent du réalisateur coréen, et sa passion pour certains thèmes, certains personnages, et certaines situations.
L’histoire de Chien qui n’a pas mordu c’est celle d’un jeune chercheur universitaire, frustré de ne pouvoir obtenir sa propre chaire, qui se convainc que les aboiements agaçants des chiens provenant d’on ne sait quel appartement de la tour de banlieue où il habite sont à l’origine de tous ses maux. Il identifie donc un caniche, parvient à le voler à son propriétaire (une petite fille de surcroît), tente de l’abattre mais n’en a pas le courage et l’enferme donc dans un placard au sous-sol de l’immeuble.
Sauf que, la conscience fait son devoir, mais quand il redescend, il découvre que le chien a été retrouvé par un gardien, qui au lieu de le rendre, eh bien : il décide de nous faire un ragoût.
Arrêtez tout le monde, ne vous scandalisez pas.
Parce que sur la tradition alimentaire coréenne douteuse liée aux chiens, Bong est ironique. Parce que son film s’ouvre sur une pancarte indiquant « Tous les chiens présentés dans ce film ont été traités avec soin et sous surveillance médicale ». Et pourquoi Chien qui n’a pas mordu c’est, avant bien d’autres choses, une comédie noire capable d’être très drôleet d’entremêler l’histoire de ce protagoniste (qui tuera personnellement un autre chien avant d’en trouver un dans la maison, amené par sa bizarre femme enceinte) avec celles d’une fille un peu excentrique qui travaille pour l’administration de la copropriété et qui se passionne pour le cas de chiens disparus.
Dans le rôle de cette fille est la très bonne Bae Doo-naauquel Bong a donné l’un des premiers rôles au cinéma, est ensuite apparu non seulement dans L’hôtele troisième long métrage du réalisateur coréen, mais aussi dans des films comme le joyau japonais Linda Linda Linda, Atlas des nuages Et Les bonnes étoiles par Kore-eda.

Si entre ces deux personnages Bong laisse entrevoir la possibilité d’une histoire d’amour qui ne deviendra jamais une histoire d’amour, dans son film il raconte d’abord l’histoire de un homme prisonnier d’un système social et de travail qui le pousse si bas qu’il ne lui laisse la possibilité de réagir que de manière décomposée : et en ce sens sa carrière tragi-comique de tueur en série de chiens n’est que la manifestation parodique du pot-de-vin qu’il sera contraint de payer pour obtenir l’avancement professionnel dont il a besoin.
Même la fille est mal à l’aise dans le système socio-économique dans lequel elle se trouve, et cet aspect – qui affecte alors, ne serait-ce que de façon tangentielle, problèmes de classeou même des thèmes comme la solitude des personnes âgéesou extrême marginalisation – est l’un des nombreux que nous retrouverons dans le prochain cinéma de Bong.
Moins abouti et structuré que ses chefs-d’œuvre ultérieurs (Souvenirs de meurtrebien sûr, où le tueur en série est vraiment et sérieusement, mais aussi le même L’hôteoù la monstruosité est aussi métaphorique, ou évidemment la splendide Parasitesde la perfection géométrique), Le chien qui aboie ne mord pas nous parle d’un Bong qui maîtrise déjà le médium d’un point de vue technique, et déjà capable d’alterner et de superposer les tons, et de soulever avec légèreté bon nombre des thèmes « lourds » qu’il aborde.
Puis, notamment, certaines séquences et quelques instants fugaces sont saisissants qui sont une filiation directe de l’esprit de l’époque, voire cinématographique (le film date de 2000), et qui semblent suggérer une communauté de tons et de vision et des parallèles implicites entre les événements et les personnages de ce film et ceux de beaucoup Cinéma indépendant américain de ces années. Ce cinéma qui racontait des personnages bizarres et des événements obliques, dont des auteurs comme Wes Anderson (presque cité ici, parfois), Spike Jonzé, Jared Hess et plein d’autres.