The Fire Within – Un Requiem pour Katia et Maurice Krafft

Un requiem pour le couple de volcanologues qui ont consacré leur vie à l’exploration et au merveilleux témoignage visuel hypnotique et effrayant des grandes éruptions de la fin du XXe siècle. La critique du majestueux documentaire de Werner Herzog, The Fire Within.

Le feu est le premier produit de séduction de masse de l’humanité, ou presque. Le pouvoir hypnotique de l’observation des flammes est inhérent à notre propre patrimoine génétique. Il est pourtant singulier que deux films, deux documentaires l’un après l’autre sont prévus et présentés dans des festivals internationaux avec le même couple de volcanologues comme protagonistesprécisément à la recherche d’explosions, de magma et de flammes catastrophiques. Feu d’amour De Sarah Dossale premier, a été nommé aux derniers Oscars, tandis que l’autre, Le feu intérieur De Werner Herzog – évidemment le feu toujours dans le titre – revient raconter les faits et gestes de Katia et Maurice Krafft, français d’Alsace. Si dans le premier cas la vie, l’histoire d’amour et la carrière des deux étaient racontées avec brio, mais de manière assez traditionnelle, une histoire aussi extrême d’obstination à la limite du pathologique vers une nature extrême et tout sauf placide, entre les mains d’Herzog, cela ne pouvait que donner une approche unique.

Désormais incontournable dans ses derniers travaux documentaires, il revient ici voix off, en anglais avec une généreuse pincée d’accent allemand malgré le fait que j’étais au début de la trentaine en Californie. Sèche et aux piqûres ironiques inattendues, elle accompagne ce qu’il définit d’emblée comme ne voulant pas être « une autre longue biographie », mais voulant « célébrer la merveille de l’imaginaire » des époux. Une véritable « requiem pour Maurice et Katia Krafft» et en tant que tel ne peut commencer qu’à partir de la mort des héros. Tient la promesse (et les prémisses), avec un capacité magistrale à naviguer entre l’éternel et le mortelabordant le sens même de la vie sans fioritures qui éloignent du but, mais avec beaucoup de poésie.

Les Kraffts se retrouvent au début (puis à la fin) sur les pentes de Mont Uzen, sur l’île japonaise de Kyushuprès de Nagasaki. En 1991 ils s’y précipitèrent, comme toujours parmi les premiers lorsqu’un volcan montra des signes de rébellion, attendant bientôt de devenir presque lassé d’une grave coulée pyroclastique. Katia a voulu abandonner et poursuivre un nouveau phénomène naturel dévastateur aux Philippines, Maurice a gagné et ils y sont restés, où ils sont morts quelques jours plus tard. Ils avaient déjà été sauvés par miracle à d’autres occasions, comme nous le montre Herzog lors d’une éruption qui a dévasté une île volcanique en Indonésie dans les années 1980. Le feu à l’intérieur (comme dans le cas de Fire of Love) est composé pratiquement uniquement à partir d’images prises par des volcanologuesfaisant partie d’une archive totale de plus de 200 heures.

Comme le raconte Herzog, à un certain moment, ils ne sont plus engagés dans un travail scientifique devant la caméra, mais ils filment les autres qui le font. Ils deviennent cinéastes, bref, elle se consacre à l’enregistrement de l’audio de manière de plus en plus professionnelle et les images sont toujours plus grandioses. « Un grand réalisateur est né« , Bref. Personne n’avait réussi à capter avec autant de variété les fureur de la nature, jamais séparée d’une beauté absolue hypnotique qui confine au spirituel. Des messes de requiem que Herzog nous propose accompagnées de musique classique du genre, mais aussi de variations de chants folkloriques locaux liés au lieu où nous nous trouvons.

The Fire Within est évidemment le requiem d’un couple obsédé. Le feu s’est emparé d’eux, à tel point que, comme le dit Katia, « je ne peux pas vivre sans volcans ». À ce moment-là, donc, il ne peut (ne peut) que risquer tout, toujours, pour s’adonner à cette seule force vitale qui, de surcroît, en fait des âmes sœurs. Ce ne sont plus des volcanologues mais « des artistes qui nous transportent spectateurs dans un royaume d’une étrange beauté ». Jusqu’à ce que, autre grande césure qui confirme leur nature désormais d’auteurs, se succèdent des images sans volcans, des « westerns spaghetti transformés en cauchemar », comme des villages détruits par une éruption et submergés de cendres. De temps en temps apparaît Herzog qui cesse d’être un narrateur et dit : « J’aurais fait n’importe quoi pour être leur compagnon de voyage ». Nous en sommes absolument convaincus. Vie pure. Intense, brut vécu au maximum, comme disent les Mexicains. Dans une admirable synthèse, il dit ensuite : «Il me semble qu’ils ont fait un film sur la création en devenir sans avoir eu le temps de le monter”.

Un film extraordinaire, The Fire Within, qui célèbre le tournage comme un besoin instinctif primordial, il raconte un monde toujours vierge, que les volcans ont le super pouvoir de détruire et de recréer encore et encore. Nous sommes catapultés dans un autre monde et une autre planète, à travers les silhouettes de Mr et Mrs Krafft, avec leurs masques argentés. On dirait qu’ils sortent d’un film de science-fiction des années 50. Des images qu’on ne voit qu’en rêve, donc au cinéma.