Examen des bidonvilles

Écrit par les frères D’Innocenzo et réalisé par le vidéaste Trash Secco dans son premier long métrage, Bassifondi est un regard engageant sur les derniers moments et un coup de poing sain dans l’estomac. L’avis de Daniela Catelli.

Depuis combien de temps le cinéma italien n’a-t-il pas baissé les bras ? Depuis trop longtemps, à notre avis. Tout comme la politique, et comme nous, qui passons à côté sans s’attarder sur les exclus de la société, les sans-abri, reléguant à une vision périphérique presque subliminale les longues rangées de lits qui flanquent les sites touristiques de Rome, des rives du Tibre à les galeries de la gare Termini, des murs d’Aurélien aux passages souterrains de la ville. Agacé, nous hésitons si l’un d’entre eux s’approche trop près pour nous demander de l’argent, nous fronçons le nez à l’odeur quand nous le trouvons dans les bus, nous nous inquiétons quand quelqu’un avec une maladie mentale évidente panique et attaque quelqu’un. Ensemble avec les frères D’Innocent (les seuls en Italie à raconter ce type d’histoire), Poubelle sèche dans son premier ouvrage, Bidonvilles, met deux de ces damnés de la terre, les Italiens, au premier plan, voire au premier plan, avec leur laideur et leur crasse claquées à la face du monde. A tel point qu’au départ on pourrait les définir comme une variante contemporaine du « laid, sale et mauvais » de Scola.

C’est un étrange couple Roméo et Callisto, qui dorment sous le même pont, parmi les rats, les loutres et les mouettes. Le premier est sombre et taciturne, jeune et séduisant malgré son apparence négligée, tandis que le second semble être l’incarnation du romain forcé : bavard, vulgaire, violent, content de son état comme s’il n’en avait pas connu d’autre et il y avait né, dans cette dégradation et au milieu de ces ordures. Leur union est probablement née par hasard, d’ailleurs parfois ils semblent se détester, et Callisto s’énerve des habitudes « bourgeoises » de Roméo, qui garde un téléphone portable de son ancienne vie sur lequel il écrit des messages à qui sait OMS. Dans la journée, les deux retournent parmi les touristes à la recherche de « spiccetti », pour acheter le petit-déjeuner et le déjeuner, ou faire le plein de la bière restante de la vie nocturne et versée tiède dans les verres qui tapissent les épaules du Lungotevere, boire du lait expiré depuis longtemps ou s’être enivré avec une substance narcotique peut-être perdue par un consommateur trop défoncé ou effrayé par l’arrivée de la police. Callisto semble dur, accro à tout, plein de mépris pour le monde d’en haut, tandis que Roméo cache un secret qui est révélé à son ami tyran lorsqu’il tombe soudainement malade et perd la vue (maladie aussi symbolique et métaphorique, car il ne ne veut plus voir et savoir ce qu’il a perdu). On y découvre une autre facette de Callisto, moins ignorante de la manière dont elle se présente et bienveillante à sa manière. Non seulement il aime vraiment son compagnon de voyage, mais il est terrifié par la solitude, car il sait – et en fait l’expérience en cas de besoin – que ceux qui sont au-dessus d’eux s’en fichent vraiment.

A certains moments, le film est peut-être un peu trop bien écrit et risque de dissiper ce sentiment de réalisme créé si habilement par les protagonistes (surtout les plus expérimentés Romano Talévitrès crédible Callisto), de la belle photographie, de la scénographie (certains objets et installations utilisés dans l’histoire sont l’œuvre de Gabriel Silli, avant artiste puis acteur) et de la mise en scène, qui nous livre en format 4/3 une Rome un peu jungle urbaine un peu désertée des passions humaines, le royaume d’une indifférence qui nous concerne tous. Mais l’histoire nous tient toujours captivés tout au long de la vie de ces âmes perdues, qui se retrouvent dans une belle fin, lorsqu’elles glissent des bidonvilles et que la mort se transfigure en une aventure psychédélique d’une pureté cristalline et irréelle. Un très bon début cinématographique celui de Poubelle sèche et l’une des très rares histoires, comme nous le disions au début, qui se focalise sur l’humanité qui n’a rien et qui meurt chaque jour parmi nous, ignorée par notre addiction à la souffrance des autres, mais qui, comme les plus chanceux d’entre nous, est capable d’amour et de tendresse.