Mille et une revue

Une femme contre tous. Une saga familiale, une saga urbaine, où les vies des personnages se croisent et se heurtent à l’évolution et au changement d’une ville. Bon début pour AV Rockwell, primé à Sundance. La critique de Federico Gironi sur Mille et un.

Elle s’appelle Inez, elle n’aura même pas vingt ans, et elle sort tout juste d’un an et demi passé à Rikers, la prison la plus célèbre de New York. Inez a grandi seule, passant d’une maison familiale à une autre, et adore coiffer des amis, des connaissances et des clients occasionnels. De retour à Brooklyn, elle retrouve un garçon de quelques années, Terry, simplement appelé T. T lui en veut, il se sent abandonné par cette mère peu fiable et éloignée. Cependant, il décide de l’enlever, même si T est également confié à d’autres personnes. De Brooklyn, les deux vont à Harlem : d’abord avec un ami, puis seul. L’école pour T? Faux documents, etc. Pour tenter de recommencer, avoir une vie normale, être une famille. Avec beaucoup de père, quand Lucky, l’ex d’Inez, sort de prison lui aussi.

Il commence en 1994 et se termine en 2005. Pendant ce temps T grandit, Inez cogne, les choses avec Lucky montent et descendent, la ville change.
Une saga familiale, bien sûr, celle des Mille et Un. Une histoire qui au début semble trop vue et dépassée, et qui fait craindre le pire, du moins pour T, car Inez ne semble pas tout à fait raison. Pas de drogue ni d’alcool, cependant; pas de violence, pas de rechute dans le crime. Parce qu’Inez n’est au fond qu’une petite fille, ses limites sont celles de la jeunesse. De jeunesse, et d’une vie passée sans affection, et de combats. Mais maintenant, Inez a des affections et se battra pour les bonnes choses, laissant derrière elle la véhémence de la jeunesse.
Une saga familiale donc, capable – après ce début un peu effrayant, et qui a une durée perçue un peu excessive – de changer de registre et de rythme, et surprendre par des rebondissements narratifs, dans des vies qu’il raconte, tout sauf banales ou stéréotypées.

Mais au-delà de cela, il y a quelque chose de plus.
Pourquoi sûr : AV Rockwellpremier réalisateur de ce film plein d’électricité et d’émotions, met Inez et T et Lucky, leurs visages, leurs personnages, leurs mots au centre de tout, mais Mille et Un a aussi un autre protagoniste. Omniprésent. Dominant sur tout et sur tous. Et cet autre protagoniste est New York, racontée dans ses rues, dans ses rues, dans ses maisons, dans ses faubourgs. Dans ces skylines que l’on voit toujours de loin, d’abord défavorisées, puis de plus en plus gentrifiées.
Un New York raconté à partir des pages des journaux, des nouvelles à la télévision, des voix de ses maires les plus connus et peut-être les plus controversés : Rudy GiulianiMichael Bloomberg.

Alors que dit AV Rockwell avec son film ? Avec un film qui raconte l’histoire d’Inez et T, dont je ne dirai rien d’autre car ça vaut la peine de se surprendre à l’intérieur du théâtre et devant l’écran, mais aussi l’histoire d’une ville qui se transforme radicalement ?
Il nous dit quelque chose d’évident, mais important et oublié : elle nous dit que l’histoire des peuples va de pair avec celle de la politique. De la politique d’une ville et de ses maires.
Mille et un peut alors signifier des milliers (millions) de citoyens et une ville. Mais aussi mille obstacles, et une seule femme luttant contre eux. « Je suis alors seul, et ils le sont tous »il a écrit Dostoïevskicontinuellement cité par Paul Nori.
Inez, seule contre tous, se bat pour un avenir meilleur mais les espaces déjà restreints qui s’offrent à elle deviennent de plus en plus étroits lorsque, par exemple, la police new-yorkaise, au nom de la « tolérance zéro » s’en prend toujours aux Noirs, ou lorsque les réformes souhaitées par l’autre sur les questions d’urbanisme ouvrent les portes des banlieues à une spéculation immobilière qui n’aura aucun égard pour ceux qui ont vécu, combattu, souffert et aimé ces quartiers pendant des décennies.

Des personnages, humains, très humains, et une ville. AV Rockwell met l’âme des deux à l’écran. Les réalisateurs de référence de cette jeune réalisatrice du Queens sont deux de ses illustres concitoyens, et il ne pouvait en être autrement : Martin Scorsese et Spike Lee. Donc, pas étonnant non plus que le New York des Mille et Un, son Brooklyn et son Harlem aient, au moins en intention, la vitalité hip/pop de Do the right thing, et la rugosité et le grain des rues un peu méchantes des Seventies.
Pas mal AK Rockwell. Pas mal non plus Teyana Taylor, une présence vitale, explosive, douloureuse.
Pas mal, malgré les années qui sont celles-là, aussi le choix de passer le 11 septembre sous silence.
Un événement qui dans cette histoire-là, dans cette ville-là, dans ces vies-là, n’est pas entré du tout.