Trois récits et trois générations vivant dans une province marquée par la perte dans le Cuba d’aujourd’hui sont racontés par la première œuvre de Tommaso Santambrogio, Les océans sont les vrais continents, présentée aux Giornate degli Autori de Venise. La critique de Mauro Donzelli.
Une gare aux colonnes imposantes et une certaine décadence généralisée, qui ne concerne cependant pas les bancs en parfait état, utilisés par ceux qui attendent de partir et par ceux qui attendent le retour des nombreux partis depuis un certain temps. C’est une Cuba décadente et catatonique, celle de la petite ville de province où Tommaso Santambrogioné à Milan en 1992 et qui fait ses débuts dans le long métrage, revient travailler sur son court métrage d’il y a quelques années portant le même titre, Les océans sont les vrais continents. Les protagonistes restent un jeune couple d’artistes amoureux composé d’Alex et Edith. Cette fois, cependant, il élargit son regard et parle également de la vieille Milagros et de ses deux enfants, Frank et Alain, grands fans et pratiquants du sport national de ces régions : le baseball.
Trois récits qui s’entrelacent sur fond de San Antonio De Los Banos, avec l’eau qui coule dans les rivières, dans les rues, dans l’air plein d’humidité de la pluie caribéenne qui ralentit tout. Une eau qui alourdit et n’enlève pas les angoisses quotidiennes de ceux qui luttent contre le rationnement, de tout, depuis des décennies. Une décadence qui « est une décharge d’énergie, démontrant comment tout finit », selon les mots d’Edith, une marionnettiste très habile sur le point de partir pour l’Italie, tandis qu’Alex semble incapable de se débarrasser de la torpeur et de l’attachement à l’île et à ses rythmes. Une population qui continue de quitter son pays, notamment vers les Etats-Unis. Une émigration record qui conduit à une imbrication toujours plus grande entre le paysage intérieur et extérieur, fait de ruines et d’un sentiment de perte qui accompagne le petit nombre de ceux qui ne sont pas partis, une fois arrivés au début de l’âge adulte.
Trois générations et trois approches de la vie: l’avenir de ceux qui ne savent même pas quoi rêver, comme les enfants, le présent actif plein de rêves qu’ils espèrent pouvoir devenir des projets imminents à réaliser, pour les trentenaires, et le passé teinté d’une nostalgie qui est celle de Cuba dans son ensemble, cryogéniquement dans un passé « glorieux et révolutionnaire ». Il y a un sentiment d’abandon qui s’exprime ici dans le souvenir personnel de l’amour de sa vie pour la vieille Milagros, qui lit des lettres d’amour de nombreuses années avant son bien-aimé, parti pour la guerre en Angola. La mémoire est présente en chaque lieu ou objet, sans paupérisme mais avec une humanité insistante qui capte son âme. Ainsi que la perte, ou l’absence, dans le cas d’enfants représentés par un père et évoqués uniquement dans des disputes bruyantes avec la mère épuisée.
Un écoulement du temps qui semble artificiel, laisse une trace de mélancolie mêlée de regret. Un spectacle de marionnettes revendique une vitalité que les protagonistes projettent désormais, pour ainsi dire, uniquement dans un ailleurs imaginé sur une terrasse qui permet d’élargir le regard. Santambrogio décrit avec beaucoup d’habileté cette suspension, les petits gestes et l’atmosphère malsaine, avec une adhésion touchante à la respiration laborieuse des ruelles, aux maisons humides et aux absences qui ont envahi le paysage, sans trouver une régénération qui ferait à nouveau adhérer le cycle de la nature à celui de ceux qui vivent dans ces régions. « Tout change pour que rien ne change », pour citer Le léopardlivre préféré de la marionnettiste Edith, seul personnage qui parvient à interrompre cette stagnation, à changer extérieurement, comme intérieurement.