Taika Waititi revient à ses origines, qui sont celles de la comédie, pour raconter à sa manière une histoire vraie qui s’est déroulée il y a des années aux Samoa américaines. Le football y est pour quelque chose, mais ce n’est qu’un prétexte. La critique du film par Federico Gironi.
Bien sûr, c’en est un film de sportce Celui qui marque gagnequi raconte l’histoire de ce qui fut la pire équipe nationale de football de l’histoire (celle de Samoa américaines), capable de perdre un match sur un score record de 31 à 0, puis d’une reprise très partielle mais significative, la même qu’a vécue l’entraîneur qui l’a permis, Thomas Rongen.
Plus encore, c’est un film de bien-êtrenon pas tant pour les exploits sportifs des différents protagonistes, que pour le discours existentiel qu’il véhicule.
Avant cela, c’est un comédie. Une comédie parfois loufoque, et qui s’ouvre ensuite aussi sur des lueurs d’émotion, et qui est tout de même un peu brouillon. Même trop.
Soyons honnêtes : ce n’est pas un bon début, Celui qui marque gagne.
Avec Taika Waititi dans la version prêtre avec une très longue moustache en guidon qui brise le quatrième mur et s’adresse à nous spectateurs, avec la reconstitution de la débâcle historique de la minable équipe des Samoa américaines contre l’Australie ; avec communication à la personne en colère Rongen De Michael Fassbender (pourquoi il a été choisi pour le rôle, nous nous demandons, et nous ne le comprenons qu’à la fin, avec les images du vrai Rongen) par la fédération américaine de football de son exemption du rôle précédent et de sa nouvelle affectation, précisément dans ces régions lointaines et îles paradisiaques du Pacifique.
Il ne démarre pas très bien dans les premiers contacts entre Rongen, agité et frustré, et ses nouveaux joueurs, maladroits, indisciplinés, trop légers à son goût.
Mais d’une manière ou d’une autre, le voici Waititi semble vouloir que son film suive le même processus évolutif que l’équipe de football qu’il représente. Et si au premier abord tout paraît un peu chaotique, décousu et décousu (parfois même irritant, tout comme il est irritant pour Rongen de devoir entraîner de tels joueurs), petit à petit des équilibres se trouvent, des idées surgissent, des personnages et des situations mûrissent.
Et peu à peu, tout comme Rongen, l’homme blanc perdu et perplexe face à une façon de vivre et de penser si opposée à la sienne, nous semblons nous aussi poussés vers un changement de perspective, de point de vue, qui conduit à l’acceptation et à la compréhension de ce que le film met sous nos yeux.
Taika Waititi se soucie très peu du football. Il se soucie des gens. Les gens et la comédie.
Une comédie qu’il a bien mieux fait dans le passé, lorsqu’il était encore un inconnu presque illustre, et qu’ici il réussit plus dans les détails marginaux que dans les situations principales, mais c’est une autre affaire.
Il s’intéresse au personnage de Jaiyah Saeluafootballeur transsexuel, comme on l’appelle en Polynésie fa’afafinele premier trans à disputer un match officiel dans une équipe nationale, que Waititi raconte avec une simplicité et une grâce exemplaires.
Il s’intéresse à Rongen, en tant que représentant de la culture occidentale dominante, mais aussi en tant qu’homme blessé par une tragédie indicible, qui lorsqu’elle se révèle, eh bien, nous sommes même un peu émus. Un Rongen que les Samoans considèrent comme « l’enfant blanc perdu dans le centre commercial à qui on a montré le chemin », fort d’une clairement supériorité existentielle et morale.
Or, s’il est vrai qu’ici la discussion devient glissante, car d’un côté nous avons l’homme blanc qui « sauve » les indigènes (et donc se sauve lui-même), et le mythe quelque peu anachronique du « bon sauvage », de l’autre côté l’autre, vous pouvez lire la dynamique de Celui qui marque gagne avec un autre point de vue. C’est ce qu’indique et préfère son auteur.
Sans moments de motivation inutiles et lourds (mais peut-être avec un peu de rhétorique, en fait beaucoup, oui), Taika Waititi semble vouloir dire quelque chose qui, dans le monde contemporain, est acceptable, voire même nécessaire.
La culture (samoane) racontée par Celui qui marque gagneet qu’il pourra guérir Thomas Rongen de ses douleurs privées, personnelles et professionnelles, c’est une culture qui nous apprend à rechercher la lenteur (on ne roule pas à plus de 30 km/h…), la joie de l’instant, le bonheur de vivre, et même l’acceptation sereine de défaite.
Jouer – et donc, en direct – s’amuser, plutôt que d’être en colère, plein de ressentiment et consumé par l’obsession de la victoire.
C’est bien de perdre, c’est bien d’être un perdant, dit Waititi : aussi parce que c’est seulement en l’acceptant – ou plutôt en acceptant d’être ce que l’on est – qu’on gagne. Toujours.