Sur la plateforme de streaming d’Amazon, il y a le film du réalisateur danois Christian Tafdrup, anxiogène à un niveau très élevé et d’une cruauté aiguë. Cela fonctionne très bien, c’est (trop) intelligent, mais cela soulève quelques doutes moraux. La critique de Federico Gironi.
Speak No Evil est un film implacable.
Il n’y a pas de meilleur adjectif pour le définir, dans son double sens d’impitoyable et d’inéluctable.
Un film devant lequel, une fois commencé, il devient impossible d’échapper à ce qui s’impose au regard au déroulement lent et étudié, exaspérant dans sa charge anxiogène, et dont on sait très bien depuis le début qu’il est destiné à arriver .
Le Danois Christian Tafdrupqui a écrit ce film avec son frère Mads, puis l’a réalisé, il sait très bien ce qu’il doit faire et quand, sur quels boutons appuyer pour obtenir les réactions qu’il souhaite de la part de ses spectateurs : agitation, gêne, malaise, anxiété, terreur.. Il sait bien gérer les temps qui ne sont qu’apparemment dilatés, les images qu’il choisit de mettre dans le cadre, les musiques ou les silences à écouter. Il sait, avec une capacité un peu sadique et un peu rusée, quand il convient de serrer le ventre du spectateur, et quand au contraire lâcher prise, donner un peu de répit, prétendre qu’il existe une alternative à ce qui est, au contraire, inexorable.
Speak No Evil, de ce point de vue, fonctionne très bien, il faut féliciter Tafdrup pour le mécanisme formellement impeccable (ou presque : car, avant le désormais tristement célèbre quart d’heure final, pour piéger définitivement leurs protagonistes, les frères Tafdrup ont recours à un truc scénaristique un peu banal et franchement irréaliste).
Speak No Evil, il faut le dire, fonctionne très bien même dans son intention ouvertement satirique.
Satirique envers la bourgeoisie, la culture bourgeoise, l’obsession des apparences, de la forme, de la bonne éducation, de la respectabilité. En seulement deux mots, vers le masque social, un écran bienveillant et souriant (« J’en ai vraiment marre de toujours sourire », dit à un moment donné le protagoniste-victime au protagoniste-bourreau) que l’on met en scène pour montrer que tout va toujours bien. En nous et chez les autres.
Et plutôt.
Mais non. Ici surtout, dans ce film, tout ne va pas bien. Tout ne va pas bien – mais tout est intelligemment déguisé et laissé sous le tapis – entre Bjørn et Louise, un couple danois en vacances en Toscane avec leur fille Agnès. Et tout ne va pas bien, dans un sens différent mais évident, dès le début, chez Patrick et Karin, qui sont également là avec leur fils Abel, silencieux et triste, qui ne va pas bien non plus.
Il n’est pas du tout bon que, après les vacances, et pour échapper à leur routine fatiguée et ne pas paraître grossiers, les Danois décident d’accepter l’invitation de passer un week-end chez des Néerlandais qu’ils connaissent à peine. , et qui les accueillent d’une manière à la fois affectée, ostentatoire dans le désir d’être hospitalier, mais aussi à la fois anguleuse et sombre.

C’est ici, Quand nous arrivons chez Patrick et Karin – deux qui, on le comprend immédiatement, ne sont que trop libérés des conventions et des inhibitions très bourgeoises de Bjørn et Louise – que l’inévitabilité de Speak No Evil commence à se révéler dans sa forme la plus ouverte et la plus ouverte. manière non durable.
Quand ce qui semblait être des différences de caractère et de culture, des manières différentes d’être et de vivre, mais toujours acceptables au nom de la courtoisie et du relativisme, deviennent clairement des comportements insoutenables, inacceptables, voire effrayants. Des comportements que, de manière inexplicable et embarrassante (car en réalité très explicables), Bjørn et Louise subiront passivement, au point de ne pas profiter non pas d’une mais de deux occasions pour se dire au revoir sans trop d’explications et grâce à Patrick et Karin : dérangeant mais très doué pour utiliser les bons arguments bourgeoisement rationnels pour mettre ses invités en échec.
Le voici : le chèque.
C’est ce que montre, cela raconte avant tout par Christian Tafdrup dans Speak No Evil : l’échec d’une culture – qui est bourgeoise, qui est occidentale, qui est progressiste – pour laquelle le respect de certaines règles sociales, la confiance dans le prochain et l’acceptation de ses particularités, même les plus potentiellement menaçantes, est un impératif moral juste et valable, mais qui, dit le réalisateur, précisément à cause de cette obsession respectable et bienfaisante, risque de très mal finir.

Il y a quelque chose de dérangeant sur le plan idéologique dans Speak No Evil.
Un film d’une morosité et d’un pessimisme presque inouïs, sadique comme certains cinéma Hanekequi montre – d’un point de vue essentiellement masculin – un personnage qui, au nom de la tolérance et d’une bonne éducation, a perdu son assurance et sa capacité à se défendre et à défendre sa famille, dominé par un autre plutôt machiste et animal.
Un film qu’en d’autres temps on n’aurait pas eu peur de qualifier de droite, voire de fasciste, dans sa mise en scène d’une altérité perçue comme une menace destructrice et mortifère.
Honnêtement, je ne peux pas dire si Speak No Evil est un film de droite ou non. Je m’en fiche même de savoir. Je sais que j’ai été bouleversé par son efficacité anti-anxiétépar sa capacité à toucher certains nerfs à vif de notre mondeet quelque peu ennuyé par lecruauté froide et ricanante – psychologique, bien avant et bien plus que physique – qu’il inflige à son spectateur.
Je pense que Speak No Evil est un film qui, avec une conscience trop évidente, pose des questions auxquelles, aujourd’hui, il n’est pas facile de répondre, mais peut-être nécessaire.
Une réponse que je ne suis pas sûr que Tafdrup nous propose dans une conclusion évidente, évidente et problématique.