Anarchique, drôle, original : tourné avec peu d'argent, beaucoup d'idées et une envie de travailler, le film écrit et réalisé par Mike Cheslik montre comment on peut faire un cinéma postmoderne qui regarde vers l'avenir et ne se contente pas de l'esthétique d'Internet. La critique de Centaines de castors de Federico Gironi.
Il y a (peu) de films qui devraient être montrés encore et encore à certains jeunes auteurs de notre pays, qui se plaignent peut-être parce que leur film, premier ou pas, a un budget trop limité, « j'atteins à peine le million », et peut-être qu'ils reviennent alors à l'habituelle bouillie éculée.
L'un de ces films est Centaines de castors : tourné avec plus ou moins 150 mille dollars, beaucoup d'efforts (12 semaines de tournage réparties sur deux hivers, une post-production très longue et pas facile), beaucoup d'engagement et – surtout, une quantité excessive d'idée, qui n'est pas seulement une idée d'histoire ou de style, mais aussi de cinéma. Il est temps, je pense, de dire une vérité qui dérange : aujourd’hui, pour faire un cinéma intéressant, nouveau et brillant, il n’est pas nécessaire de beaucoup d’argent ; il faut deux choses : l’envie de travailler dur et le talent. Souvent, et pas seulement au cinéma, les deux font défaut.
Au niveau de l'intrigue, Hundreds of Beavers est élémentaire, basique. Il y a un gars – nous apprendrons plus tard qu'il s'appelle Jean Kayak – dans le Wisconsin du 19ème siècle qui cultive des pommes et distille calvadosune sorte de cidre très alcoolisé. Après une virée mémorable qui ouvre le film, Jean se réveille avec une terrible gueule de bois pour découvrir que des castors ont dévasté sa distillerie et son verger, et qu'il n'a plus rien du tout, en plein hiver glacial.
À partir de là, le film commence à raconter l'histoire des efforts de son protagoniste pour atteindre deux objectifs, l'un après l'autre : le premier est d'essayer de survivre, de se réchauffer, de se nourrir en chassant les castors et les lapins (qui, comme les loups, les ratons laveurs et les chevaux de Centaines de castors, sont joués par des humains en costumes d'ours en peluche, tandis que les poissons sont grillés – dans le sens de la laine et non du grill) ; la seconde, après avoir stabilisé sa situation, laissé pousser une barbe à la Jeremiah Johnson et découvert l'existence d'un magasin qui échange des outils contre des fourrures, d'un chasseur de fourrures disponible pour être son professeur, et surtout de la fille du gars du magasin qui tombe instantanément amoureuse de lui, sera d'améliorer progressivement ses compétences afin de pouvoir aspirer à la main de la jeune fille.
On a déjà parlé de costumes de carnaval pour parler d'animaux, mais Hundreds of Beavers a aussi d'autres particularités : il est en noir et blanc, il est muet (ou plutôt : sans dialogue), il mélange live action et animation pour raconter les aventures tragi-comiques de son protagoniste en s'appuyant sur les traditions et l'esthétique – mais aussi sur l'éthique – des comédies burlesques de Keaton et Chaplin, des dessins animés (Wile E. Coyote est souvent une référence claire et déclarée), des jeux vidéo. Le tout mêlé de manière effrontée, anarchique et surréaliste, avec un ton postmoderne et (auto)ironique qui rappelle ici et là certaines œuvres de Guy Maddin, le brillant réalisateur canadien qui court-circuitait l'avant-garde historique avec des expérimentations postmodernistes dans ses films.
Attention cependant : car contrairement à d'autres films et autres réalisateurs contemporains qui tentent de jouer avec la pop et le postmodernisme de manière réplicative et dérivée, vieille d'au moins vingt ans et – pire encore – aplatissant chaque image et chaque idée sous le poids de l'esthétique Instagram, Mike Cheslik, qui est le réalisateur et scénariste de Hundreds of Beavers, accumule de manière insensée pour faire exploser la mémoire en quelque chose de nouveau, imprudent et résolument original.
Apparemment né comme une parodie de The Revenant (mais avec des castors à la place de l'ours), Hundreds of Beavers remixe le film d'Inarritu avec des échantillons de comédie qui viennent de Tati et Monty Python, mais aussi de la Panthère Rose (entendue comme Clouseau) et de Jerry Lewis. Et en racontant sans honte, avec une bêtise libératrice, le point de rencontre et d'effondrement entre idiotie et ingéniosité représenté par le protagoniste, il centre aussi le portrait du mythe de la frontière et de la naissance d'une nation, qu'il obtient, oui, mais à un prix. Que d'autres paient.
Quel plaisir, quelle liberté, quelle intelligence.