Avis sur Le grand char

Louis et ses deux sœurs jouent dans le nouveau film de Philippe Garrel, Le grand char, sur une famille de marionnettistes aux prises avec la modernité. La critique de Mauro Donzelli du film présenté en compétition au Festival de Berlin 2023.

Le rire des enfants électrisés devant un spectacle de marionnettes. C’est ainsi que s’ouvre ce film, avec la la légèreté et la candeur des âmes pures aux prises avec les premières contaminations avec le récit d’histoires et un spectacle vivant ancien au point d’être obsolète. Près du théâtre, mais sans que les interprètes ne montrent leurs visages, c’est pourquoi c’est la caméra qui quitte les parterres pour approcher, derrière la scénographie travaillée et peinte à la main, le groupe de marionnettistes soucieux d’une chorégraphie savante et précise, dans laquelle le mouvement entre eux dans un espace étroit ressemble à une danse et le jeu du visage, bien que clairement présent, n’est pas montré au public d’enfants, mais à nous spectateurs de Les grands chars De Philippe Garrell’un des rares pour lui qui n’est pas en blanc est noir.

S’il y a quelque chose, les couleurs pleines et sombres sont au premier plan, celles qui rendent ce métier ancien suggestif, au centre de la nouvelle histoire d’amour, cette fois plus déséquilibrée sur la famille, par le dernier des derniers auteurs de la nouvelle vague , tel qu’il est défini avec beaucoup d’approximation. Même s’il aime se dire disciple de Godard. Dans une période particulièrement florissante de sa carrière multiforme et discontinue, Garrel compte sur ses trois enfants pour mettre en scène la compagnie de théâtre de marionnettes. Pas seulement Louis et Esthermais aussi le moins connu Léna, né d’un autre partenaire. Le chef de famille est incarné par Aurélien Recoingjouant un peu comme le réalisateur lui-même, qui aime presque toujours mettre en scène des alter ego ou des artistes.

En parlant d’artistes et de famille, il vient au premier plan, du moins dans la première partie de Les grands charscertainement la plus aboutie, juste le regard fascinant sur une « affaire de famille », si ancienne et vécue avec une passion débordante. Ils vivent dans une grande maison aux portes de Paris, entre un couvent et une fabrique artisanale, où tout est élaboré par eux: l’écriture des histoires, la mise en scène et le jeu des acteurs, à partir de la mise en place des décors, puis peints par le seul extérieur, lui aussi « acteur » maintenant que le père commence à ressentir la fatigue des années derrière la scène et avec ses mains levées et toujours en mouvement pour animer une marionnette.

Une des formes de mise en scène les plus ancestrales, avec des éléments presque magiques, du moins vu comment ils suscitent une participation aussi vive, bruyante et pure de la part des plus petits., artisanale et artistique, à l’image des anciennes compagnies de théâtre, elle se nourrit de ses errances, d’un nomadisme quasi pionnier à la recherche d’un nouveau public. Un cirque dont l’attraction principale est représentée par l’amour du conte et des histoires qui sentent bon l’ancien. Mais aujourd’hui il est difficile d’amortir les frais et d’y vivre pour la famille. Les jeunes semblent satisfaits de leur exil monastique, sans que l’amour ou le sexe ne paraissent faire partie de leur vie. Une maladie de son père commence à provoquer les premières fêlures, après que la benjamine s’implique de plus en plus dans la modernité en tant que militante Femen, ne se limitant pas à lire le journal avec dédain en souvenir d’anciennes luttes comme le chef de famille ou sa grand-mère.

À ce moment Les grands chars s’éloigne de la patine fascinante et un peu submergée par les couleurs et la poussière anciennes de l’univers des marionnettes pour élargir le discours à la vocation artistique en général, s’aventurant dans des territoires beaucoup plus battus et habituels, avec une longue digression sur le peintre/acteur ami de la famille, sur son amour fou pour une jeune fille, mais surtout sur la part obsessionnelle de son art. Même Louis (Garrel) commence à s’exprimer sur une autre scène, celle du théâtre, accédant à une notoriété rapide, ou du moins à un bon succès qui l’éloigne des deux dernières japonaises, les sœurs. Si la sacralité ermitique du noyau familial nous intrigue, précisément en raison de sa diversité dans ce contexte si particulier, la tirade sur l’artiste fou ou la réussite qui dépasse la vocation divine de l’art nous semblent décidément moins intéressantes.