Cette fois, le réalisateur américain se tourne vers Hitchcock et l’adapte à notre présent fait de technologie omniprésente, de capitalisme sans scrupules et de pandémies. Enfin Kimi est disponible sur les plateformes de streaming de notre pays, et c’est un film à ne pas manquer. Revue par Federico Gironi.
Angela Childs elle est coincée à la maison. Il vient le Covid? Oui, mais pas seulement. Elle implique l’anxiété, l’agoraphobie et la paranoïa. Angela est un peu comme Harry Caul.
Angela regarde (et est regardée) de la fenêtre dans les maisons des autres comme Jeff Jefferies, mais il n’a pas une jambe cassée, et ce n’est pas là qu’il voit, croit voir, un crime. Angela ne voit le crime que dans sa tête, car en réalité le crime l’écoute. Dans les écouteurs, comme Jack Terry.
Le travail d’Angela consiste à écouter les fichiers audio des conversations entre les utilisateurs et un assistant vocal de dernière génération appelé Kimi. Conversations signalées comme critiques car Kimi ne comprenait pas les demandes de l’utilisateur. Le travail d’Angela est d’essayer de rendre Kimi plus intelligent, et ce travail risque d’être fatal.
Le crime, et le danger, dans la vie d’Angèle, déjà complexe en elle-même, ne viennent plus du voyeurisme inhérent à chacun de nous (qui d’ailleurs, dans ce film-là, se révélera même salvateur) et mis en œuvre dans la vraie vie , dans des espaces mais de celui amplifié et exagéré par les technologies numériques qui se déroule dans des espaces publics (mais à la fois privés, très privés, très corporate) et virtuels sur le web.
Face à tout cela, et bien plus encore, il serait paradoxalement simpliste de dire que Kimi est le film dans lequel Steven Söderbergh – qui partait d’un scénario de David Koep la faisant intimement sienne – il a mis à jour les temps compliqués que nous vivons – les temps post-pandémiques, ceux du néolibéralisme, et d’une technologie de plus en plus envahissante et préjudiciable à la vie privée, fille du capitalisme, oui, mais de celui de la surveillance – deux chefs-d’œuvre d’histoire du cinéma et un grand film comme La conversation, La fenêtre sur la cour Et éteindre. Aussi parce que, dans tout ça, où irait-on le mettre, Les trois jours du condor?
Bien sûr, Söderberghcinéphile raffiné, il cite et évoque, il fait son truc bien conscient des fondations sur lesquelles le cinéma doit se construire, mais il sait aussi que les nouveaux bâtiments ne peuvent pas ressembler aux anciens.
Voici, Soderbergh est le plus architecteparmi les grands réalisateurs contemporains. Plus c’est précis, plus c’est propre. Le constructeur de textures et d’espaces physiques le plus attentif, le plus conscient de l’indispensable nécessité de fusionner forme et contenu de manière à soutenir l’élan de la recherche esthétique, même avant-gardiste, sans jamais oublier la fonctionnalité, l’habitabilité et la praticité de ses constructions cinématographiques.
Soderbergh sait très bien à quel point la surface est fondamentale, son attrait esthétique, son intégration dans le panorama idéal dans lequel elle est placée. Kimicomme tous les Söderbergh récent, comme tous les meilleurs Soderbergh, il est beau à voir, impeccable, élégant. Ce n’est pas que de la photographie. Pensons aux cheveux d’Angela, et à quel point ils correspondent parfaitement à son manteau ou à sa coque d’iPhone. Pensons aux meubles de sa maison, à la table sur laquelle elle a installé son poste de travail à domicile.
A la rigueur et l’élégance des formes répondent alors celles des mouvements de caméra, précis et sensibles, même élaborés, qui se transforment lorsqu’Angèle quitte le espace sécurisé de l’espace domestique pour affronter, comme il peut et comme il sait, le monde.
Et la géométrie formelle, à son tour, se traduit par celle d’une histoire où tout s’emboîte, et tout a une fonction.

Ici, c’est peut-être dans cette extrême précision, dans cet être si calculé, contrôlé, cérébral, que Kimi, comme certaines autres choses de Soderbergh, peuvent être légèrement désaccordées. Dans sa réticence obstinée à prévoir, contempler, absorber l’inattendu, le bizarre, le différent.
Pourtant, on ne peut nier que Kimi est un film capable de captiver, pour faire entrer le spectateur dans l’histoire à la volée, et lui faire suivre avec passion. On ne peut nier que tout ce qui est thématique, et même politique, Söderbergh continue, on atteint le spectateur sans jamais avoir l’impression d’avoir été sermonné, ou que certaines choses aient été soulignées à outrance, comme un placement de produit trop flagrant.
Kimi regarde, apprécie, termine et il a été compris de manière naturelle et sans effort que Soderbergh nous a parlé de ce que nous vivons chaque joursans pointer du doigt la grande cible, mais en montrant une image précise et incontournable, et qui réaffirme une fois de plus la centralité de l’élément humain, capable de détraquer les mécanismes du système, et d’être salvatrice.
On a compris sans explication, alors, que c’est aussi l’énième film féminin et je dirais même féministe de Soderbergh, qui trouve en Zoë Kravitz l’interprète idéale pour sa nouvelle héroïne.

En Italie comme ailleurs, Kimi est arrivé directement en flux. Dommage, bien sûr, si vous voulez.
Mais ça fait des années Söderberghen avance sur tout le monde sur beaucoup de choses, et depuis longtemps, fait de beaux films qui sortent directement en streaming, et il le fait, je ne dis pas content, mais conscient, et sans taper du pied et faire des scènes hystériques , ou des déclarations réfléchies sur la mort du cinéma.
Qu’il a raison, avant les autres, cette fois aussi ?