Andrew Scott incarne magnifiquement, dans Elseneur, l'acteur des Chariots de Feu Ian Charleson, qui a interprété Hamlet au National Theatre de Londres peu avant de mourir du SIDA. Le film est poignant et beau, et rappelle que l'art peut nous sauver ou alléger nos chagrins. L'avis de Carola Proto.
Il était une fois les années 80, une époque de déchaînement, de bien-être économique, d'optimisme retrouvé, de retour à la guerre froide, de ruée vers le pétrole et d'épidémie de sida ou, pour le dire avec les moralistes de l'époque, de « peste gay », presque comme s'il s'agissait d'un châtiment divin. Ceux qui étaient là se souviendront de l'ombre noire que la lumière de films comme Philadelphia tentait de percer, de la terreur de la contagion et de quelques morts illustres : Rock Hudson, Fredde Mercury, Rudolf Noureev. A ceux-ci s'ajoute l'acteur Ian Charleson, rendu célèbre par Les Chariots de Feu et décédé après avoir joué sur l'une des trois scènes du National Theatre de Londres dans le rôle d'Hamlet. Son histoire, ou plutôt l'histoire des derniers mois de son existence – entre théâtre, hôpital et maison – nous est racontée dans un film également produit par notre propre Andrea Occhipinti, qui a rencontré Charleson en 1984, l'a revu en 1987, a découvert sa maladie alors que l'artiste n'était plus parmi nous et a ressenti le besoin de lui consacrer un film. Le film est arrivé, il s'appelle Elseneur et il est touchant et beau, dans sa dialectique entre réalité et fiction, vérité et représentation, public et privé, cinéma et théâtre.
Grâce à la mise en scène confiante de Simon Stone et au talent prodigieux d'Andrew Scott qui joue le rôle de quelqu'un qui joue un rôle, nous assistons au petit miracle d'un film qui, bien que parlant de mort, est un hymne à la vie et au pouvoir salvateur de l'art, qui sauve de l'oubli éternel ceux qui ont été porteurs d'un message ou miroir du moment historique qu'ils ont traversé avec leur talent, prêts à capter les signaux d'alarme ou de changement. En tout cas, si le triste épilogue de Charleson arrive aujourd'hui au cinéma, c'est aussi pour rappeler que le théâtre était (et est peut-être encore, du moins par intermittence) un havre de paix, ou plutôt le temple d'une communauté soudée, accueillante et protectrice, prête à sauver des jugements et des préjugés et à tendre la main au lieu de fermer une porte.
Lorsque Ian Chareton a pris congé des choses humaines, la scène théâtrale s'est mêlée à la scène gay. Ce furent aussi les années de l'immense Derek Jarman, qui est en fait l'un des personnages d'Elseneur. Stone tient à juste titre à montrer avec une grande précision le contexte dans lequel se déroule l'histoire et son film est aussi une lettre d'amour à Shakespeare et Hamlet, qui est certainement la plus complexe des tragédies du dramaturge anglais, et pas seulement pour le tour de force qu'elle impose à l'acteur qui joue le rôle du prince de Danemark. Hamlet, avant tout, est un roman d'initiation dans lequel on finit par apprendre à mourir et à accepter de mourir. Hamlet grandit pour se lier d'amitié avec la dame noire à la faux, représentée par le proverbial crâne tenu dans sa main lors du monologue « être ou ne pas être » qui ici n'est pas sombre et nacré mais toujours recouvert de terre, représentant presque la poussière sur laquelle nous reviendrons.
Elseneur a aussi le courage de montrer la maladie, dénoncée en toute impunité par les signes du sarcome de Kaposi, et d'entrer au Royal Free Hospital de Londres, devenu, grâce au docteur Margaret Johnson (ici Olivia Coleman), le plus important hôpital du Royaume-Uni pour le traitement du VIH. Nous savons que la recherche d’un médicament contre le SIDA ne faisait pas partie des priorités médicales de l’époque et il est juste de le rappeler maintenant que l’homophobie, après une période de rémission, est revenue empoisonner nos sociétés, de plus en plus effrayées face à l’autre et prêtes à remplacer l’empathie par la méfiance.
Dans une scène d'Elseneur, Andrew Scott dit que le cinéma est réservé aux réalisateurs et aux monteurs. Peut-être a-t-il raison, mais curieusement le montage, avec son écriture puissante et ses vers shakespeariens qui se mélangent à l'expérience de Charleson, est l'une des grandes qualités de ce film, car il ne « brise » pas l'acteur et son jeu, comme le prétend le protagoniste. Non, le montage amplifie les émotions, ou plutôt l'envie, que l'on ressent en assistant au déclin d'un homme porteur de beauté et qui a réussi à mourir de Shakespeare plutôt que du sida.