Examen des étrangers

Andrew Scott et Paul Mescal sont les protagonistes de ce beau nouveau film réalisé par le réalisateur de Weekend. La critique des Étrangers de Federico Gironi.

Il est difficile de savoir par où commencer à parler Étrangers (dans l’original Nous tous, étrangers), qui est le nouveau film de Andrew Haighet c’est magnifique à d’innombrables points de vue.
Peut-être devrions-nous commencer par le début, à partir du moment où Adam (un Andrew Scott qui manque d’adjectifs pour définir sa somptueuse interprétation) est seul dans son appartement, dans une sorte d’immeuble résidentiel londonien.
Il est seul, à la fenêtre, face à l’immensité du skyline de la capitale anglaise. Seul, devant son ordinateur, la télévision, les restes de nourriture chinoise qui traînent dans son réfrigérateur.
L’alarme incendie du bâtiment retentit, Adam quitte lentement la maison et sort dans la rue. Il est seul.
Les fenêtres du bâtiment sont toutes éteintes. Tous sauf deux. Le sien, au-dessus et plus bas, au sixième étage, celui de Harry (Paul Mescal). Qui le méprise, et qui va bientôt se présenter à sa porte.

Voici.
Strangers, en quelques minutes et quelques clichés, a déjà tout dit. Presque.
Il a déjà dit que c’était le sien un film qui parle de solitude. Une solitude existentielle, sentimentale, métropolitaine. Nous sommes seuls dans nos villes surpeuplées, avec des immeubles avec de nombreux appartements. Nous tous, étrangers.
Il a dit que ce qu’il s’apprêtait à dire, c’est l’histoire de deux solitudes qui se rencontrent, pour se rebeller contre leur condition, contre la peur, pour céder à l’amour. Fait de l’amour ton objectifils chantent Frankie va à Hollywood.
Il a dit que l’histoire qu’il s’apprête à nous raconter, qui aura des tons suspendus, passionnés, pleine d’émotion douce et puissante, il s’apprête à nous la raconter avec un langage cinématographique très raffinéoù la composition de l’image, la palette de couleurs, la lumière et les reflets, les ombres et les nuances, sont très élégantes mais jamais brillantes, et toujours fonctionnelles aux besoins de l’histoire.

Quand Harry frappe à la porte d’Adam pour la première fois, celle-ci se referme au nez. Le cœur d’Adam est toujours noué. Il n’est pas prêt à abandonner sa solitude, à vaincre la peur. Il doit d’abord faire autre chose. Il doit retourner à son passé. À sa ville natale. Là, l’attendant, il retrouvera son père et sa mère (Jamie Bell et Claire Foy), tous deux sont décédés dans un accident de voiture alors qu’Adam avait 12 ans.
Dans Fiction américaine Cliff, le frère gay du protagoniste Monk, regrette de ne pas avoir eu le temps d’avouer son homosexualité à son père avant de se suicider. « Et s’il te rejetait ? » lui demande Monk. « Au moins, il aurait rejeté qui je suis vraiment », répond Cliff.
Voici.
Adam a également besoin de faire son coming-out auprès de sa famille et de régler ses comptes avec son passé, afin de vraiment commencer à vivre.

Les étrangers, c’est aussi une histoire de fantômes.
De vrais fantômes et des fantômes métaphoriques. Un film d’ombres, de nuances, de reflets. Vous souvenez-vous?
Les fantômes sont la mère et le père d’Adam. Mais fl’antasme est aussi celui de l’amour, de cette chose si merveilleuse, insaisissable, mystérieuse, effrayante, illusoire. Ainsi, tout en faisant face à son passé, Adam peut également faire face au présent. L’amour de Harry, avec Harry. Ce bonheur qu’il s’est refusé toute sa vie, qui avait noué son cœur dans des nœuds qu’il peut désormais dénouer.
Le cinéma est aussi un fantôme, ou plutôt : le cinéma a toujours été la demeure de tous les fantômes, et Haigh fait sienne cette maison, l’a toujours fait sienne, mais peut-être jamais de manière aussi totale, aussi définitive..
Étrangers il vit complètement dans la maison hantée du cinéma, il construit lui-même cette maison ; Adam est en quelque sorte scénariste, même de sa propre histoire.

Les bordées émotionnelles de Strangers sont presque intolérables, toujours livrées à des cibles avec une attitude, une discrétion, une pudeur qui ne saurait les rendre plus précises..
Les regards d’Adam, ses changements d’expression, sa fragilité sont si douloureux et déchirants qu’il vous semble que son corps et son esprit pourraient s’effondrer à tout moment, alors que c’est vous qui réalisez l’autoroute que Haigh a creusée en vous, et qui relie l’estomac au cerveau en passant par le cœur.
Un seul tunnel, un vide à combler par les larmes qui tombent silencieusement.
Le désir de s’accrocher à tout ce qui vous entoure, et que vous appelez l’amour, en espérant qu’il ne se dissolve pas, doucement, comme un fantôme.