Une petite communauté aborigène dans un endroit oublié du désert australien et un policier blanc qui arrive pour enquêter sur une affaire datant de vingt ans plus tôt. Limbo d’Ivan Sen est un noir suggestif présenté à Berlin. L’avis de Mauro Donzelli.
Un homme aux cheveux rasés, le regard perdu, sur fond de désert rocheux, à côté d’une voiture du siècle dernier. C’est l’image récurrente, presque une synthèse visuelle de noir existentiel dans l’arrière-pays australien par Ivan Sen. Limbole titre mais aussi le nom du motel où ce policier, qui ressemble plus à un trafiquant de drogue, comme le rappellent une petite fille et sa vérité sans filtre, séjourne dans un village le plus reculé d’un territoire habité par des aborigènes. Mais Limbo pourrait bien être une définition fidèle de ce lieu au-delà de toute notion de marginalité, dans une sorte de réserve indigène où une poignée de désespérés qui vivent avec une perte douloureuse vingt ans plus tôt sont oubliés pour survivre.
En effet Travis, le détective, un Simon Boulanger (Le Mentaliste) presque plus tourmenté et immobile que le panorama qui l’entoure, imitateur de Bryan Cranston dans Breaking Badest envoyé pour rouvrir un cold case, une affaire non résolue relative à disparition d’une fille autochtone de ces pièces. La ramification extrême d’une probable nouvelle concentration policière sur la quintessence de la minorité kangourou du pays, même si Travis semble être arrivé par erreur. Bien sûr, personne ne veut lui parler, blanc. Il y a des tensions évidentes pour bouleverser l’apparente placide immobilité de ce lieu au charme hypnotique et décadent, entre dunes et grottes, mines et âmes délaissées.
L’enquête de Travis est patiente, alors qu’il observe chaque réaction et chaque petit mouvement, essayant d’entrer dans la même fréquence avec laquelle les habitants agissent et souffrent. Un travail de fouille sociale qui l’amène à saisir l’une des nombreuses fractures, celle au sein d’une famille, avec un frère âgé du principal suspect qui semble avoir disparu et les témoins vivants qui semblent incapables de surmonter ce qui a dû se passer de terrible il y a vingt ans. ans plus tôt.
Les limbes demandent attention et disposition pour saisir la richesse d’un territoire humain plutôt que géographique, apparemment immobile, comme les protagonistes qui font tout, même si cela n’apparaît pas en surface, pour obtenir justice. Rempli d’une compassion submergée sous des couches de sable et jamais exposée, qui ressurgit difficilement mais se montre dans sa poignante pureté. L’histoire d’une construction de la proximité humaine en état de crise, sans fioritures mais très profonde, au moment même où ceux qui sortent de la résignation pensaient ne plus pouvoir compter dessus.
Un scénario d’une grande beauté et désolation qui se montre dans toutes ses stratifications, en noir et blanc, surtout d’en haut pour montrer une terre aux allures de ruche, entre dunes et grottes. Point de vue autochtone sur un système judiciaire qui semble les exclure, raconté par un cinéaste autochtone tel que Ivan Senqui met en scène l’histoire du point de vue d’un « autre », d’un extraterrestre catapulté dans Limbo, un policier blanc. Lui aussi, comme tous les habitants de ce lieu, est unâme perdue en quête de salut et de réponses.