Femme Inconnue : la critique du magnifique film danois de May el-Toukhy en compétition à Venise

L'histoire d'une femme sur le point de faire un saut social, juste après la Seconde Guerre mondiale au Danemark, de femme de ménage à épouse du propriétaire de la maison. Le phénomène de vengeance contre les femmes impliquées dans des relations avec les occupants nazis dans le portrait convaincant et douloureux de Woman Unknown. La critique de Mauro Donzelli.

Si le XXe siècle a été raconté à travers ses guerres mondiales sous tous les points de vue, ou presque, la lumière sur l’impact des conflits sur les sociétés qui tentèrent difficilement de se consolider dans les mois et les années qui suivirent immédiatement est une réalisation plus récente, du moins du point de vue historiographique. Mais si « la guerre n’a pas de visage de femme », l’après-guerre s’est aussi battue sur les corps des femmes, en particulier celles qui étaient coupables du « péché » d’avoir eu des relations sexuelles et/ou amoureuses avec les nazis dans l’Europe occupée. La Danoise May el-Toukhy traite du corps féminin comme d'un champ de bataille, avec une admirable capacité de synthèse, dans Femme inconnue, racontant l'histoire d'une femme, Marie, qui s'apprête à franchir un échelon décisif sur l'échelle sociale, en épousant Christian, un riche entrepreneur veuf pour lequel elle travaille comme femme de ménage et nounou.

Nous la voyons accomplir les tâches quotidiennes dans le grand appartement du centre de Copenhague, tandis que pour la première fois elle passe de servir le déjeuner à Christian à embaucher un remplaçant et à s'asseoir, sans uniforme, à la place d'honneur à côté de son petit ami. Un changement de statut qui s'opère progressivement, à mesure qu'elle continue de s'occuper de l'enfant très blond de la maison et que l'enthousiasme qu'on pourrait imaginer d'un pays récemment libéré ressemble davantage à une oppression pour une heure de comptes. Les résistants sont en effet à la recherche de collaborateurs et d'une catégorie cruciale sur laquelle se venger : la femme et le corps de ceux qui l'ont partagé avec les Allemands. Les nouvelles « sorcières » doivent être punies sur la place, peut-être plus sur le bûcher mais en les déshabillant, en se rasant les cheveux et en dessinant une croix gammée sur leur ventre, au lieu d'un A.

May el-Toukhy crée à merveille un climat de suspicion généralisée, qui commence aussi à s'approcher de la maison de « nos » futurs époux, tandis qu'une suspicion relative à Marie commence aussi à s'insinuer parmi les voix des bonnes des étages inférieurs, d'autant plus après qu'elle rencontre par hasard dans le tramway un homme de sa ville d'origine, qui semble savoir quelque chose, au point de la menacer de chantage.

La partition dramatique et celle du thriller se croisent dans cette fresque sociale sobre et déchirante où personne ne sourit et chacun regarde par-dessus son épaule, au moment même où l'on espérait que le pire était passé, que la guerre laisserait place à un avenir encore à imaginer. L'anarchie généralisée bouleverse la vie quotidienne de la classe populaire, alors que cette classe dirigeante est déjà occupée à se transformer en le nouveau Danemark, cachant peut-être les squelettes à croix gammée avec l'argent et le pouvoir. L’affrontement devient plus caché mais non moins désespéré, pour les personnes impliquées, que ce qui s’est produit les années précédentes.

Femme Inconnue est un film magnifique dans lequel tomber en retenant son souffle, qui revendique, et y parvient, la portée universelle d'une petite histoire anonyme, met en lumière un phénomène qui a impliqué des centaines de milliers de femmes (et d'enfants) en quelques années seulement, ennoblissant une histoire passionnée avec une mise en scène du plus haut niveau, somptueuse et suffocante, attentive aux détails sans paraître froide et pleine d'une chaleur humaine désespérée que les femmes ont essayé, malgré tout, de préserver. En particulier, Mathilde Arcel, dans le rôle de Marie, est extraordinaire pour maintenir sa dignité dans la peur de perdre ce pour quoi elle a travaillé dur.