Kafka à Téhéran

Du drame de la condition féminine à l’arrestation de ses plus importants réalisateurs, l’Iran contemporain est un régime antidémocratique et obscurantiste dont on parle trop peu. Ce film trouve un moyen d’y parvenir en soulignant l’absurdité de ce qui constitue la condition quotidienne des Iraniens.

Iran, cinéma, politique.
Avant de commencer, il vaut mieux que je sois honnête avec moi-même et avec ceux qui lisent, et déclare que le cinéma iranien, ma faute, etc., a toujours été pour moi une sorte de talon d’Achille du cinéphile. Aux exceptions évidentes et inévitables, et tout en reconnaissant l’importance du cinéma dans son ensemble et la maîtrise de certains maîtres, je peux généraliser en disant que le cinéma iranien est ma kryptonite, et que donc j’en souffre souvent et volontairement.
De même, il est bon de commencer par dire que ce qui se passe dans l’Iran contemporain aux mains d’un régime clairement antidémocratique et obscurantiste représente l’un des grands problèmes non résolus et trop souvent négligés de la politique internationale.: il suffirait de réfléchir à comment, alors que fait rage ici un débat féministe mené à coups de portail et de poils ostentatoires sur les jambes, l’intérêt de nos médias pour ce qui s’est passé après la mort Mahsa Amini c’était pour le moins marginal.

Du drame relatif à la condition des femmes, jusqu’aux nombreux épisodes d’incarcération des réalisateurs les plus célèbres du monde (comme Jafar Panahi, pour n’en citer qu’un), l’Iran contemporain est malheureusement un lieu où les libertés individuelles et collectives sont soumises à des limitations dramatiques. Dramatique et absurde, où chaque geste, chaque action, chaque manifestation extérieure de son être peut être interprété par les autorités comme quelque chose de subversif, offensant, inapproprié, blasphématoire, basé sur une interprétation complètement arbitraire et imprévisible.
Du titre italien, nous comprenons que Kafka à Téhéran veut justement raconter ceci : l’absurdité d’un régime, la violence psychologique d’un pouvoir sur ses subordonnés, les difficultés continues et pour nous impensables de la vie quotidienne.

Écrit et réalisé par Ali Asgari et Alireza Khatami (qui ont visiblement eu leurs propres problèmes chez eux après avoir présenté le film en première mondiale à Cannes), Kafka à Téhéran fait de la simplicité son principal point fort : il est composé de douze tableaux, douze épisodes, dans lesquels des personnages se retrouvent confrontés au caractère paradoxal, rigidement idéologique et délicieusement liberticide d’un pouvoir qui peut prendre diverses formes (du directeur d’école à un éventuel employeur, d’un agent d’état civil à un vendeur de magasin, en passant par divers bureaucrates) mais qui a en commun d’être obtus, catégorique et invisible.
Dans ces douze chapitres, nous voyons le protagoniste, cadré par une caméra fixe, en conversation avec quelqu’un qui nous reste constamment invisible, et dont nous n’écoutons que les paroles et les raisonnements kafkaïens. Un pouvoir invisible car tentaculaire, moléculaire, omniprésent, oppressant.

Précis et acéré dans une écriture faite de dialogues qui héritent de la tradition de la poésie persane, y compris humoristiques, forte d’interprétations naturalistes qui ne sombrent jamais dans le sketch ou le stéréotype, Kafka à Téhéran envoie notre regard, notre cerveau et notre estomac s’écraser avec une certaine violence polie contre le mur de caoutchouc d’un régime qui prend des aspects implacablement orwelliens, nous laissant sans voix devant le drame de ce qu’il raconte.. Même quand il tombe sur ses microhistoires un voile fait d’ironie méchante et douloureusese faire sourire avant de souffrir.
Dans le même temps, en plus d’ouvrir davantage nos yeux sur ce qu’est l’Iran aujourd’hui, Kafka à Téhéran parvient à acquérir une valeur qui dépasse le local. Parce que l’absurdité du pouvoir, son contrôle subtil mais autoritaire, est une chose à laquelle nous pouvons ou pourrions être confrontés – sous des formes et des gradations différentes, et évidemment non comparables à celles iraniennes – bien plus souvent que nous ne l’imaginons.