Charles Aznavour était l'un des chanteurs et compositeurs les plus importants du siècle dernier, mais aussi acteur et activiste. Le film Monsieur Aznavour tente de compresser sa vie incroyable en un peu plus de deux heures. La critique de Daniela Catelli.
Pour raconter la longue vie et l'extraordinaire carrière de ce phénoménal chanteur, compositeur, acteur et artiste qu'était Charles Aznavour, né sous le nom de Shahnourh Varinag Aznavourian et arrivé enfant en France avec sa famille en provenance d'Arménie, pour échapper au génocide de son peuple, une série télévisée aurait probablement été nécessaire. En effet, en 94 années, presque toutes passées sur scène, Aznavour a eu une vie très intense, parsemée d'amour, de douleur et de deuil, avec 1500 chansons composées et des concerts partout, mais surtout animée par un désir de vengeance et d'affirmation de soi qui ne s'est arrêté devant aucun obstacle pour démontrer au monde son grand talent, d'abord entravé par le racisme et le mépris de sa personne petite et tordue (le body-shaming était à la mode bien avant les réseaux sociaux) et de son une voix veloutée avec un vibrato incomparable qui a été considéré à tort comme trop faible pour conquérir le public. Les deux réalisateurs, Medhi Idir et Grand Corps Malade (pseudonyme du poète Fabien Marsaud), pour leur troisième film ensemble, choisissent dans Monsieur Aznavour de se concentrer sur les débuts de l'artiste et le chemin semé d'embûches vers le succès, racontant sa famille pauvre mais joyeuse, la relation symbiotique avec sa sœur, la rencontre avec Pierre Boche avec qui il noue une solide amitié et forme un duo à succès avant sa carrière solo et la rencontre décisive avec la mentor Edith Piaf, avec qui il l'emmène. (à sa manière) sous sa protection.
Entre les deux, il y a son premier mariage, d'autres amours, des enfants, des succès et évidemment ses chansons, dont cinq donnent le titre à autant de chapitres du film. Charles Aznavour a vécu, comme nous le disions, une vie très intense : outre sa carrière musicale, il a joué dans une soixantaine de films dont certains très importants (illustrés dans le biopic par un très bref flash sur le tournage du Pianiste de François Truffaut), il a enregistré des chansons dans toutes les langues, collaboré avec les plus grands artistes internationaux de l'époque et obtenu le même cachet que des stars comme Frank Sinatra. Mais finalement, semble nous dire le film, il est toujours resté insatisfait, attentif et généreux en cadeaux matériels envers sa famille, mais peu présent dans leur vie, à tel point que son fils illégitime, reconnu par lui, se suicide à l'âge de 25 ans. Amoureux de la scène et de la musique, fasciné par le public et le spectacle depuis son enfance, doté d'un charisme inexplicable chez un homme considéré comme laid et disgracieux, Aznavour invente une nouvelle façon de écrire et chanter, passant des chansons de la guerre et de l'après-guerre à ses longues ballades. L'écrivain, en baby-boomer, se souvient très bien de ses chansons « italiennes », souvent mélancoliques et désillusionnées : comment oublier Happy Anniversary, l'histoire d'une fête ratée, avec le rire triste qui l'accompagnait et qu'on aimait reproduire au collège ? Et encore Quelle triste Venise, la nostalgie juvénile de La Bohème, Et moi parmi toi, Tu lâches prise et bien d'autres, dans lesquels il racontait des histoires d'amours finis, de trahisons, de subterfuges, de regrets, avec cette voix unique et indubitable qui répétait toujours le mot « je », comme si toutes ces histoires lui étaient arrivées.
On ne sait aujourd'hui combien se souviennent encore de cet extraordinaire chansonnier, compositeur, parolier, interprète et défenseur de la cause du peuple arménien, auquel il a toujours senti appartenir malgré sa « francité » désormais reconnue. Monsieur Aznavour nous le raconte avec le respect dû aux grands, avec beaucoup de soin formel même si parfois de manière un peu scolastique (également par besoin de synthèse), dans un film qui vaut le détour aussi pour la belle et pas facile interprétation de Tahar Rahim, révélée en 2009 par Le Prophète de Jacques Audiard, qui se transforme dans son corps et dans ses gestes pour évoquer l'image inoubliable de Charles Aznavour sans en faire une imitation. Le casting est l'une des forces d'un film qui rappelle combien il est important de se souvenir de ceux qui ont fait l'histoire de la musique, de ces grandes personnalités aujourd'hui trop oubliées, qui ont marqué la culture du XXe siècle et au-delà. A cet égard, en restant en France, nous aimerions que même des gens comme l'immense auteur-compositeur-interprète belge Jacques Brel reçoivent un tel hommage, malgré toutes les limites auxquelles un film biographique, aussi mobilisateur soit-il de sources originales, a toujours dû composer.