la critique du film avec Léa Drucker en compétition à Cannes 79

Le quotidien frénétique d'une chirurgienne aux prises avec les priorités de travail et les tâches de sa vie amoureuse et personnelle est au centre de La vie d'une femme de Charline Bourgeois-Tacquet avec l'excellente Léa Drucker. La critique de Mauro Donzelli de Cannes.

Le surnom dit tout. Robocop, c'est comme ça qu'on appelle ça à la maison mais aussi au travail. Après le récit léger d'une âme distraite presque suspendue dans un nuage dans Les Amours d'Anaïs, son premier travail avec Demoustier et Valeria Bruni Tedeschi, Charline Bourgeois-Tacquet choisit pour La vie d'une femme un tout autre protagoniste, toujours à terre et implacablement calculateur dans la gestion hyperrationnelle de sa vie, mais surtout de son œuvre. C'est du moins ce dont sont convaincus la famille et les collègues.

La magnifique Léa Drucker – crédible dans tous les métiers que peuvent accomplir ses personnages – démontre une nouvelle fois ses talents de mimétique en incarnant Gabrielle, 55 ans, une femme qui se consacre corps et âme au travail. Elle est chirurgienne maxillo-faciale dans un hôpital public, dont elle est également médecin-chef. Toujours en mouvement, entre tâches administratives et heures au bloc opératoire. Il expérimente les responsabilités comme une nourriture pour la vie. Aussi parce qu'à l'extérieur, à la maison, elle a un partenaire qui l'aime, mais avec qui elle semble toujours risquer la séparation. Elle n'a jamais voulu avoir d'enfants, mais a dû s'occuper de son neveu et des deux enfants de son compagnon. Il est clair qu’il a vécu sa vie amoureuse sans ces règles strictes imposées à l’hôpital.

L'intention de créer un flux narratif capable d'exciter l'ordinaire, de rendre le quotidien exemplaire, de poursuivre l'existentiel et le sentimental est évidente. Il n'y parvient pas pleinement, il laisse apparaître ici et là des forçages qui détournent l'attention de cet état noblement semi-hypnotique auquel certains auteurs (français), passés maîtres dans l'élaboration d'une histoire d'un réalisme sans ennui, conduisent sans forcer. Cela relève de certains rehausseurs de saveur inutiles, comme la tentative d'ajouter de la complexité à la vie hospitalière, même auditive, avec des travaux de construction, des réductions de personnel, des déménagements ou une accumulation de drames ou de déviations par rapport à l'ordinaire pour souligner au stylo rouge l'héroïsme commun d'une femme obsédée par le travail et allergique aux conventions domestiques et professionnelles auxquelles son genre est soumis depuis des siècles.

Après une première mise en scène des points fixes de la vie de Gabrielle, une personne s'insinue dans sa vie, d'abord avec discrétion puis assumant de plus en plus le rôle d'une éventuelle soupape de surpression, d'évasion vers une décharge émotionnelle qui peut lui faire retrouver de l'enthousiasme. C'est une écrivaine (Mélanie Thierry) qui vient passer quelques semaines dans son département pour rechercher un livre. C'est ainsi que son équilibre miraculeux vacille, et Robocop doit faire face à l'inattendu. Elle semble attirée, d'abord elle impose de la distance, puis elle lâche prise, tandis qu'elle désamorce la curiosité de son partenaire, « c'était comment de faire ça avec une femme ? », avec un savoureux « tu devrais le savoir, tu les as fait toute ta vie ».

Au-delà de quelques trop bizarreries, La vie d'une femme trouve sa justesse dans la fresque d'une femme qui pour son travail reconstitue les traits, le visage, l'identité de ses patients après qu'ils aient subi un traumatisme, et qui dans cette histoire doit chercher de première main, loin des certitudes de son hôpital et de son adjoint de confiance, la force d'affronter chaque traumatisme tout en gardant la capacité de se recréer et de se remettre dans le jeu, voire de remodeler son identité sans préjugés. En fait, elle vit un moment où, après trente ans de responsabilités d'adulte, certaines pages cruciales de sa vie sont fermées et elle a très peur d'en feuilleter d'autres. La meilleure chose, il va sans dire, reste Léa Drucker. Mais pour une fois, Mélanie Thierry n'est pas pleinement exploitée par un personnage mécanique et peu développé.