Réalisé par Manuel Gómez Pereira, Dîner avec le dictateur est un film qui traite des fantômes du passé selon la proverbiale tradition espagnole consistant à raconter la tragédie à travers le surréalisme.
La guerre civile espagnole (1936-1939), qui a fait environ 350 000 victimes, a ouvert la voie à la longue dictature de Francisco Franco, qui a duré jusqu'en 1975 et est encore présente aujourd'hui dans la mémoire collective du pays. C'est dans ce contexte que s'inscrit le Dîner avec le Dictateur, organisé deux semaines seulement après la chute de Madrid, lorsque le Caudillo décide de célébrer la victoire avec un somptueux banquet au Palace Hôtel. Un moment convivial que le film transforme en champ de tensions politiques et humaines.
Le sujet est tiré d'une pièce de théâtre écrite par le dramaturge José Luis Alonso de Santos en 1998. L'histoire raconte donc les coulisses du dîner en adoptant le registre de la comédie noire, suivant une tradition espagnole bien établie de raconter la tragédie à travers le surréalisme. La responsabilité que tout se passe parfaitement incombe à un jeune lieutenant et à un maître méticuleux, chargés de coordonner chaque détail. Mais un dîner pour des officiers supérieurs de l’armée nationaliste ne s’improvise certainement pas en cuisine.
Et voici le choc historico-idéologique qui constitue l'épine dorsale du texte : les meilleurs cuisiniers de Madrid sont tous de gauche et sont en prison. Ils sont récupérés, escortés, accompagnés et encadrés dans les cuisines de l'hôtel pour préparer, contre leur gré, Le dîner des généraux.
Le réalisateur Manuel Gómez Pereira, également co-auteur du scénario, choisit de construire le film en forçant le contraste entre la brutalité du régime et l'impuissance des opprimés. Esthétiquement, Dîner avec le Dictateur se présente comme une tragi-comédie élégante et raffinée qui zigzague entre tension et humour. Le dualisme traverse tout le film : politique, idéologique et même sentimental, avec deux hommes rivaux même en amour. L'histoire reflète avec toutes les nuances la division de l'Espagne à l'époque et tente d'exprimer ses perspectives à travers la rude collaboration entre le lieutenant et le maître. Le premier est rigide et discipliné, le second franc et diplomate. Leur relation est le véritable moteur émotionnel de l’histoire. Mario Casas et Alberto San Juan donnent de la solidité aux deux hommes qu'ils incarnent, opposés par leur nature et leur vision du monde et obligés de collaborer dans un contexte qui les domine. Tous deux souhaitent cependant la fin des hostilités pour déguster un bon verre de vin (ou un joint) et trinquer à la vie.
Les scènes dynamiques, voire burlesques, se succèdent, alternant avec des affrontements apaisés. Et il y a des moments où le potentiel comique n'est pas assez extrême pour compenser les sèches explosions de violence, traitées avec un sérieux précis. Le réalisateur ne perd pas la compacité du développement, pourtant un peu rigidifié par sa propre élégance formelle, et clôt systématiquement chaque arc en touchant les bonnes cordes qui invitent au rire et à la réflexion. Et il s’accorde la liberté satisfaisante de représenter Franco d’une manière caricaturalement banale, négligeable et inintelligente.
Cependant, le doute demeure que Dinner with the Dictator renonce à une plus grande liberté d'expression, choisissant un contrôle qui limite l'impétuosité créatrice. Une limite évidente, surtout si on la compare à des modèles déclarés comme La Marche sur Rome ou La Grande Guerre, respectivement de Dino Risi et Mario Monicelli, où le ton tragi-comique habille spontanément l'anti-rhétorique nationaliste.