Un film autobiographique, un documentaire sur le cinéma, un essai vidéo sur l'histoire et la théorie de l'art que nous aimons tous. La revue des cinéphiles ! de Federico Gironi.
Par une curieuse coïncidence (pour ainsi dire, les coïncidences n'existent pas dans la vie, encore moins dans la programmation d'un festival), deux films égaux et opposés ont été présentés à Cannes en 2024. Égaux pour raconter une idée du cinéma, pour faire une histoire du cinéma, pour mettre un lien avec le cinéma à l'écran et pour tenter de comprendre ce qu'est ce cinéma. Opposés dans le style et l’approche. Car celui, C'est pas moi de Leos Carax, né comme installation muséale puis transformé en film (quel qu'il soit aujourd'hui, un film) est expérimental et godardien ; tandis que l'autre, qui est celui-ci Filmlovers ! d'Arnaud Desplechin, est narratif et frauduleux (et pas seulement parce que Truffaut, à la fin, est explicitement mentionné).
Desplechin fait de ce film – à mi-chemin entre fiction, documentaire et essai – une reconnaissance autobiographique, mettant à l'écran ce personnage nommé Paul Dedalus qui est pour lui ce qu'Antoine Doinel fut pour Truffaut, et en retraçant l'histoire de son amour pour le cinéma et avec le cinéma, avec les premières fois (au cinéma), les premières expériences et les liens inextricables entre le cinéma et la vie, il réalise une opération qui par certains côtés est comparable à celle réalisée par Steven Spielberg dans Les Fablemans, qui était un film très théorique déguisé en biographie (tout comme c'est peut-être une biographie déguisée en film théorique).
Entre un souvenir et un autre, Desplechin met certes beaucoup de théorie, pas même un peu, à commencer par le début où il parle, comme Bazin, du temps et du mouvement pour raconter la naissance de cette chose qu'on appelle le cinéma, et surtout quand ensuite il s'interroge – et fait s'interroger ses protagonistes – sur la question centrale qui se cache dans la question : qu'arrive-t-il à la réalité une fois projetée sur un écran ? Une question qui lie Bazin à Stanley Cavell, aux expériences de spectateurs (ce n'est pas un hasard si Filmlovers! dans l'original est Spectateurs, ou spectateurs) de Desplechin et de nous tous qui regardons son film et avons été nourris toute notre vie par la réalité cinématographique, au point de superposer la vie réelle et ce qui est projeté sur un écran.
Projeté, et non diffusé, car ce n'est certainement pas un hasard si le petit Paul Dedalus, au cinéma pour la première fois, a tendance à fixer le faisceau lumineux sortant de la cabine de projection, avant les images qu'il imprime ensuite sur le (grand) écran. Lumières, ombres, regards, images. Le regard du spectateur qui, comme on le dit au début, à propos d'un certain tableau, projette son ombre, et donc lui-même, et donc son âme, sur l'écran, devenant partie intégrante de l'image. Des images projetées qui véhiculent du sens.
Et il y a beaucoup d'images sur lesquelles l'ombre de Desplechin a été projetée, et qui font partie de ce film, et que nous observons pendant qu'ils nous observent : Truffaut, bien sûr, mais aussi Godard avec sa vérité 24 fois par seconde, les Lumières, Hitchcock, Bergman, Coppola, Hitchcock, King Hu ; et aussi Fantomas, Matrix, Terminator, Die Hard, Point Break, Aliens, Notting Hill. Des images qui alternent avec les souvenirs de l'auteur et avec des discussions sur la place préférée à occuper dans la pièce (je l'ai, l'avez-vous ?), qui illustrent l'éclat du désir qui se fixe sur l'écran et dans la mémoire et transforme le monde en spectacle.
Desplechin, plus que passionné, est amoureux du cinéma, et conserve aussi, précieusement, de son amour (celui de la projection du Margherite au ciné-club de l'école) une candeur presque adolescente, prêt cependant à céder la place à des questions mûres et pointues : non pas tant le cinéma comme langage qui raconte et redonne leur dignité aux opprimés et aux marginalisés, mais aussi celles dramatiques et théoriques qui ressortent du long examen consacré à la Shoah par Claude Lanzmann, ou encore ces événements tragiques liés à la mort de Misty Upham, à qui Desplechin rend hommage comme Tarantino aurait rendu hommage à Edwige Fenech ou Pam Grier.
« Dans un cinéma, nous partageons tous un seul point de vue : celui enregistré par la caméra », fait dire Desplechin à Micha Lescot, déguisé en professeur, avant de lui faire expliquer – et comme c'est vrai – la contradiction (le malentendu ?) liée à l'idée du visionnage au théâtre comme vision collective et partagée, mais aussi pourquoi, avec l'avènement de la télévision et tout le reste, les images n'appartiennent aujourd'hui plus à personne.
Mais au bout de tout, de la théorie et de l’autobiographie, on revient aux questions. Car, dit Paul/Arnaud, le cinéma est une question, pas une réponse. Comme quand, enfant, assis sur les genoux de son père, il demandait pourquoi son parent avait dit qu'un certain réalisateur dont les images défilaient sur l'écran de télévision était le plus grand réalisateur du monde. «Je ne sais pas», répondit le père. Ce qui est finalement, avouons-le, la seule réponse possible et sensée, pour qui aime le cinéma, et ne le rationalise pas : car sinon, de quel genre d'amour s'agit-il ?