Ce thriller du maestro en exil Andreï Zviaguintsev se déroule dans les premiers jours de l'attaque russe contre l'Ukraine, qui montre comment la violence perturbe la vie quotidienne d'une famille alors que tout autour d'elle s'effondre. La critique du Minotaure d'Andrey Zvyagintsev en compétition à Cannes.
« Mais avez-vous compris ou pas, que plus rien ne sera comme avant ». C'est le seul moment où le protagoniste, mais en général un personnage du film, élève la voix, frappe du poing sur la table, donnant la parole à ce qui apparaît en arrière-plan, entrevu à travers de petits indices qui étouffent le quotidien. Nous parlons de l'opération spéciale russe en Ukraine, comme on l'appelle par euphémisme dans ces régions, qui commence avec ce thriller angoissant avec lequel Andrey Zvyagintsev revient douze ans après son chef-d'œuvre, Léviathan, et neuf ans après Loveless, avec lequel Minotaure partage en son cœur la dynamique d'un couple en crise. Des années où le monde a changé, tout comme le réalisateur, qui s'est retrouvé dans le coma et à l'hôpital pendant près d'un an à cause du Covid, désormais définitivement loin de la Russie de Poutine et de la guerre qui a éclaté début 2022.
Gleb est directeur d'une entreprise dans une ville de province. Il vit avec sa belle épouse Galina, avec qui ils semblent distants, leurs relations se limitant à des communications quotidiennes étroites et aux soins de leur fils adolescent. Une vie de privilèges, somme toute ordinaire et stable, qui se déroule dans une grande villa dans les bois aux portes de la ville. Dans l'entreprise, on compte les premières défections vers la Géorgie ou le Kazakhstan, tandis que défilent les images des combats, ainsi que les demandes officielles, numérotées, des conscrits parmi les employés à enrôler. Alors que les heures s'écoulent apparemment tranquillement, à l'image de la dimension périphérique de la ville, on aperçoit d'abord une voiture avec un grand Z, symbole utilisé pour manifester son soutien au nationalisme de Poutine et au conflit, puis lors de l'arrêt à un passage à niveau un train de marchandises transportant des chars.
La tension monte alors que Gleb et son assistant traitent les demandes et les remplacements nécessaires avec une efficacité glaciale. Une tension professionnelle qui pénètre sa vie conjugale lorsqu'il découvre que sa femme le trompe. Là où tout semblait granitique, les premières fissures se dessinent, l'équilibre laisse place à une instabilité qui rend les journées de Gleb et de sa famille frénétiques. Une spirale de colère et de frustration contenues mène à la violence, celle que l'on peut entrevoir sur les écrans et qui attend les premiers convois de soldats improvisés, avec des véhicules payés par l'entreprise en échange de faveurs, prêts à remplacer la première vague, celle des professionnels.
Si la tragédie classique fait écho dans le drame privé, la lutte éternelle entre trahison, pardon et vengeance, dans la société c'est la corruption qui apparaît. Petits bureaucrates et petites faveurs, un nom envoyé au front, une enquête laissée pourrir. Heureusement, inutile d’attendre un récit direct et didactique sur la dynamique de la guerre à cette époque, alors que Zviaguintsev parvient magnifiquement à mêler thriller et fresque sociale sur la désintégration de la société russe aux prises avec la marée montante de la conscription et les échos de la guerre. Un film sur la violence, sur la dynamique avec laquelle il trouve des courants pour s'insinuer dans les contradictions d'un pays que Zvyagintsev revient pour raconter avec une efficacité métaphorique explosive.
De l'ordre à la violence, Minotaure avance sans relâche vers un point de rupture, choquant par sa capacité à doser implosions et explosions, à couper le souffle et à rendre la forme admirable bien plus qu'un exercice superficiel. Nous restons pétrifiés par ce que nous voyons, mais plus encore par ce que nous savons se passer au loin, et par le sort qui attend ces citoyens ordinaires qui partent vers un front lointain, pour revenir sous la forme d'une affiche du souvenir ruisselant de larmes de crocodile. Gardant le Minotaure du titre, prêt à observer la bestialité désespérée, mais surtout inconsciente, de l'esprit humain.