Pour de bon? Voici les raisons de la décision

Dorothy Gale fait partie de ces icônes du cinéma qu'on ne présente plus car elle appartient à un imaginaire collectif si enraciné qu'il s'étend sur plusieurs générations de spectateurs.

C'est un personnage qui vit aussi en dehors de son propre film, une figure immédiatement reconnaissable grâce à une poignée de détails qui restent imprimés dans la mémoire de chacun : la robe bleue, le panier en osier, les tresses sombres et les chaussures rouges.

Pour cette raison, le choix de Wicked : For Good de ne la montrer que brièvement, sans jamais révéler son visage, a surpris et intrigué de nombreux fans, suscitant l'une des questions les plus persistantes après la sortie du film : pourquoi un personnage aussi central dans le monde d'Oz est-il délibérément laissé en arrière-plan ?

La réponse, comme cela arrive souvent au cinéma, se situe à plusieurs niveaux. D'une part, il y a la motivation déclarée, qui concerne la construction narrative de l'histoire et la vision du réalisateur. De l’autre, il existe toute une zone grise faite d’équilibres, de respect de l’héritage d’un film mythique et aussi de considérations liées aux droits de propriété intellectuelle, qui ont contribué à façonner la décision finale.

Le choix de Jon M. Chu : rester concentré sur le cœur émotionnel de l'histoire

Jon M. Chu, qui a réalisé la duologie, a expliqué à plusieurs reprises que la structure de l'histoire de Wicked n'est pas conçue pour tourner autour de Dorothy, car la véritable épine dorsale de l'histoire est la relation complexe, superposée et parfois déchirante entre Elphaba et Glinda. Selon Chu, présenter Dorothy trop en évidence aurait risqué de modifier l'équilibre émotionnel du film, en déplaçant involontairement l'attention vers une figure qui, aussi emblématique soit-elle, n'est pas au centre du récit que Wicked veut proposer.

Le réalisateur a parlé avec beaucoup de délicatesse de la relation que le public entretient avec Dorothy, reconnaissant que chacun porte en lui une image très précise du personnage, souvent inextricablement liée à la version interprétée par Judy Garland dans le film de 1939 Le Magicien d'Oz. Pour cette raison, il a préféré ne pas «  » changer de visage, laissant Dorothy rester une ombre reconnaissable mais non contraignante.

L'héritage du film de 1939 : quand une image devient intouchable

À ce niveau narratif, il y a un élément moins évident, mais tout aussi décisif : l’énorme poids iconographique du film MGM de 1939. Même si le personnage littéraire de Dorothy est dans le domaine public, de nombreux éléments visuels que nous associons désormais à sa silhouette, de la robe aux chaussures, jusqu'à toute l'esthétique avec laquelle elle est représentée, dérivent du film avec Judy Garland et non des romans de L. Frank Baum.

C’est une distinction fondamentale, car tout ce qui vient du film de 1939 ne peut être utilisé librement. Elle est protégée par des droits spécifiques, des règles d’image et une image qu’Hollywood défend depuis des décennies. Il suffit de penser au cas des pantoufles rouge rubis, qui sont devenues une marque si puissante qu'elles nécessitaient une autorisation spéciale pour être reproduites, à tel point que dans les films Wicked elles sont revenues à la couleur originale des livres, c'est-à-dire l'argent, pour éviter tout chevauchement avec la création de la MGM.

Montrer une Dorothy trop proche de la version de 1939 aurait donc ouvert un terrain délicat, non seulement d'un point de vue juridique mais aussi culturel. Proposer un visage différent, avec des caractéristiques proches de celles de Garland, aurait inévitablement généré des comparaisons, des attentes et peut-être même des critiques, tandis qu'en proposer un complètement nouveau aurait risqué de s'aliéner une partie du public plus friande de l'image classique.

La manière la plus élégante de respecter un mythe

Le résultat est un choix qui parvient, paradoxalement, à rendre Dorothy encore plus mystérieuse et emblématique. Sa présence perçue, plutôt que montrée, préserve le charme du mythe et garde intacte l'image cinématographique que le spectateur porte en lui. L'ombre de Dorothy traverse le film sans l'envahir, marquant le destin des personnages et influençant la dynamique narrative, mais sans trahir l'essence de la légende dont elle est issue.

En fin de compte, Wicked : For Good ne veut pas s’approprier la Dorothy de 1939, ni la reconstruire ou l’actualiser. Il reste à sa place, suspendu entre mémoire et légende, tandis que l'histoire déplace enfin la lumière vers Elphaba et Glinda, leur accordant la centralité qu'elles n'ont jamais eue au cinéma.