Revue d’Eileen

Après Lady Macbeth, le réalisateur William Oldroyd revient pour dresser le portrait d’une femme piégée dans Eileen, avec Thomasin McKenzie et Anne Hathaway. Notre critique de ce thriller atypique, présenté au Festival du Film de Rome.

A partir de titresqui comme ceux de la fin reprennent (avec une certaine cinéphilie éhontée et un peu décalée) les polices et le défilement desHitchcock années 1950complété par le logo Universal d’antan, Eileen se présente au cinéphile comme un thriller. Cependant, c’est précisément en identifiant le nature du suspense le plus grand défi auquel est confronté le réalisateur William Oldroyd nous met. Il s’agit d’Eileen (Thomasin McKenzie), qui dans Boston dans les années 1960 elle est réprimée, sexuellement mais plus encore affectivement : laissée seule à s’occuper d’un ex-policier frustré et d’un père alcoolique, elle travaille dans une maison de correction sans même savoir à quel avenir rêver, intelligente mais à la dérive et sans expérience de la monde. La connaissance du docteur Rebecca, psychologue décomplexée et moderne (Anne Hathaway), qui vient d’un univers lointain, semble lui ouvrir une fenêtre…

Pris à partir de Roman du même nom de 2015 d’Ottessa Moshfeghqui l’a co-écrit, Eileen est un objet étrange et fascinant : le décor, les personnages et les enjeux semblent suggérer un drame intime avec reconstitution historiqueplongé dans un raisonnement sur sexualité très contemporain, avec des éléments de mélodrame familial. Pourtant, la méthode d’Oldroyd est excellente Thomasin McKenzie ils cisèlent leur Eileen la fait grandir immédiatement, sous le radar, un sentiment de confusion et de malaise: il ne s’agit pas d’une provocation essentiellement linguistique, comme celle qu’on a pu voir récemment dans Brûlure de sel, traitant également d’un personnage protagoniste à décrypter. Eileen n’est pas seulement difficile à identifier pour le spectateur, il est avant tout insaisissable pour lui-même. Essayez littéralement de existerdans un contexte affectif qui ne pense même pas que cela vaut la peine de le lui accorder : défini par le comportement de son père, défini par le rôle qu’il n’a pas eu la force ou la maturité de refuser (comme l’a fait sa sœur), finalement défini aussi par ceux qui voudraient la « libérer », c’est-à-dire Rebecca.

Revenant à la question, le le suspense Alors en quoi ça consiste chez Eileen ? À notre avis, à la manière de Moshfegh et Oldroyd ils nous empêchent d’imposer au personnage les conventions narratives dans lesquelles nous aimerions nous glisser, pour plus de commodité. Au cours de l’histoire, Eileen se construit progressivement de la seule manière que lui suggère le monde pourri qui l’entoure : comme cela s’est produit avec le précédent Dame Macbeth du réalisateur, son « héroïsme » ne coïncide absolument pas avec le respect de des valeurs que personne autour d’elle n’incarne sérieusement. Le résultat ne peut être que déviémais il est troublant de suivre le déroulement de ce chemin, en attendant le moment où l’un des nombreux fantasmes macabres d’Eileen ne sera plus un rêve, mais une réalité tangible. Et puis on se retrouvera dos au mur : accusé par son père d’être de ces gens qui ne laissent pas de traces »,qui ne prennent que de la place« , « que tout le monde tient pour acquis« , Eileen trouvera son émancipation, de manière logique, significative, mais non moins atroce. Le sens moral qui soutient les coups bas du film ne fait jamais défaut, car jusqu’à la fin nous ne pourrons jamais écarter Eileen comme « fou« . Tout cela est-il aussi hitchcockien que le souhaiterait le réalisateur ? Il nous semble que l’ironie manque trop pour s’adapter à ce modèle, mais il est certain que la coïncidence entre la forme, le scénario et le protagoniste est une vertu subtile pour laquelle nous pouvons accepter l’utilisation de adjectif.