Le film d'animation Scirocco et le royaume des vents, réalisé par Benoît Chieux et inspiré de l'imagination et du style de deux grands auteurs comme Hayao Miyazaki et Moebius, est un véritable joyau. Notre avis.
Juliette et Carmen, deux sœurs, une petite fille et une petite fille, vont devoir passer quelques jours chez une amie de leur mère, l'écrivaine Agnès. Cependant, quelques minutes suffisent à Carmen pour ouvrir un passage dans le royaume magique des courants d'air, où la figure du seigneur des vents, Scirocco, est redoutée. Transformées en chats humanoïdes et désorientés, les sœurs ne devront compter que sur l'aide de la chanteuse Selma, mi-femme mi-oiseau : ce sera le début d'une aventure visionnaire, tandis qu'Agnès dort en ignorant ce qui se passe…
Scirocco et le royaume des vents est un hommage que le réalisateur Benoît Chieux a voulu bâtir sur ses divinités tutélaires artistiques : habituellement ce type d'opération risque de s'épuiser en un hommage comme une fin en soi, mais l'auteur a eu la sagesse de faire soutenir le scénario par Alain Gagnol, l'un des piliers modernes de l'animation française, créateur avec Felicioli d'œuvres comme Un chat à Paris et le récent Nina et le secret de le hérisson. Le point de vue enfantin est donc garanti avec intelligence et tendresse, sans tomber dans la saccharine, mais le nœud du voyage réside dans la précieuse expérience audiovisuelle que Chieux a construite avec le studio français Sacrebleu Productions : après avoir aidé Zilbalodis à donner vie à son ambitieux Flow, sans oublier le sous-estimé engageant Sasha et le Pôle Nord, le studio met le cap sur les rivages de Hayao Miyazaki et Mœbius.
Pourquoi Miyazaki et Moebius ? Car Scirocco et le royaume des vents est une Alice au pays des merveilles qui doit avant tout éveiller la curiosité, tant dans la conception des personnages que dans les décors, créant en somme un monde alternatif dans lequel on peut se perdre. Il doit ouvrir la porte à une autre manière de regarder et aussi d'écouter, peu importe donc que les deux divinités tutélaires précitées aient des racines culturelles et artistiques différentes : avec des personnages qui sentent le Studio Ghibli et une scénographie ciselée dans la légèreté onirique et stylisée de Moebius, Chieux sait qu'il peut créer un langage homogène, que nous reconnaissons en tant que public sans même y penser. Une forme sophistiquée mais immédiate de « koinè » animé, un « langage commun » qui synthétise différents chemins vers un seul objectif. Et il a toujours fait partie de nous.
Scirocco et le royaume des vents est un film passionnant qui jongle entre ces inspirations. La mutation en chat est un stratagème classique dans l'anime (il suffit de penser à La récompense du chat de Ghibli, mais aussi à Miyo – Un amour félin sur Netflix), pourtant Gagnol lui-même a fait dépendre l'histoire d'Un chat à Paris d'un félin, sans mutations. Scirocco ou les batraciens grotesques du village semblent être issus du crayon de Hayao, mais l'utilisation de la couleur essentielle, la lisibilité visuelle maximale, la pureté du style « ligne claire » né avec Hergé et hérité de Moebius, mettent à mal nos idées préconçues sur l'ombre et la lumière. Nous restons ainsi sans voix comme Juliette et Carmen, catapultés comme elles dans cette détoxification visuelle de notre habituelle surcharge d'images et de couleurs, tandis que la bande originale et le sound design de Pablo Pico sont aussi aliénants que nécessaire, essayant de représenter… l'air, même dans les performances chantées de Selma.
Peut-être que quelqu'un jugera Scirocco et le Royaume des Vents »dérivé« , mais nous l'acceptons, car c'est le type de travail qui peut nous rappeler pourquoi nous aimons l'animation et les formes avec lesquelles elle a donné vie à son imagerie sans fin au fil des décennies. Et nous bénéficions de deux traditions pour le prix d'une.