Devenu de manière quelque peu surprenante l'un des protagonistes de la saison des récompenses, ce film avec Joel Edgerton qui porte à l'écran le roman éponyme de Denis Johnson est diffusé sur Netflix. La critique de Train Dreams de Federico Gironi.
À un moment donné de Train Dreams, le protagoniste Robert Granier, déjà un peu avancé en âge et déjà marqué par la grande tragédie qui a dévasté sa vie, redevient bûcheron dans les immenses forêts centenaires du nord-ouest américain et se rend compte à quel point le monde, du moins ce monde, a changé. Il s'assoit pour parler à un collègue encore plus âgé que lui et lui demande s'il pense aussi que les choses sont différentes, que les jeunes sont différents, ou si c'est peut-être juste une impression due à son âge avancé. « N'est-ce pas là l'éternel dilemme ? les autres réponses.
C'est là qu'on réalise inévitablement, si on n'avait pas pu le comprendre auparavant, que Train Dreams est fondamentalement un film sur le temps qui passe, sur notre perception de celui-ci, sur les transformations que subissent nos vies, et donc sur le sens même de l'existence. Robert dit plus d'une fois qu'au fil des années, il aurait espéré mieux comprendre le sens de sa vie, mais il l'a fait en vain. Ce n’est qu’à la fin du film, fugacement, du haut d’un avion en vol, qu’il a une lueur de conscience de lui-même en tant que partie d’un tout.
Il est clair que Train Dreams est un film qui ne recule pas devant les ambitions philosophiques, et aussi et surtout en cela il justifie une forme et une esthétique qui font s'exclamer fort, dans les premières minutes, « hé, mais c'est Malick ». Mais il faut dire que, comparées à Malick, en particulier au regretté Malick, les ambitions philosophiques de Clint Bentley (également co-auteur avec Greg Kwedar) sont décidément réduites par rapport à celles de son plus célèbre collègue, et que la philosophie de Train Dreams est, du moins en apparence, plus modeste, plus minimaliste, plus liée au caractère concret immédiat des faits et des tragédies individuelles de l'existence.
Sans doute beau à regarder (photographie d'Adolpho Veloso), avec un très bon Joel Edgerton, et Will Patton faisant office d'excellent narrateur, Train Dreams est pourtant un film sur le temps sous bien d'autres points de vue. Ne serait-ce que parce qu'il gère le temps, le sien et celui de l'histoire, d'une manière spécifique qui appartient à cette minorité contemporaine de films et de cinéastes qui aiment ralentir et dilater le temps (ce moment où Robert se regarde dans le miroir pour la première fois depuis dix ans), et demander au spectateur un temps – plus ou moins long – qui est principalement constitué d'attention.
Ici donc, si l’on y prête attention, Train Dream est un film qui parle aussi du temps en reliant étroitement, quoique implicitement, le grand saut vers la modernité des États-Unis réalisé au début du XXe siècle avec ces mêmes grandes transformations que nous vivons aujourd’hui, un siècle plus tard face au posthumanisme. Et ces ponctuations de violence, qui ne persécutent pas Robert par hasard, sont là pour nous rappeler combien toute grande transformation fait des victimes collatérales et innocentes.
Un autre très beau personnage, celui interprété par William H. Macy, parle de l'activité des bûcherons comme d'un travail qui met à rude épreuve le corps et l'esprit, car couper des arbres âgés de 500 ans ou plus « perturbe l'âme, qu'on le reconnaisse ou non ». Dans ce constat, il n’y a pas seulement le lien fondamental entre l’homme et la nature, le fait que tout est entrelacé, et qu’en tirant sur un fil on ne sait jamais comment on va changer la conception des choses. C'est peut-être là que réside le sens profond du film, qui se concentre sur une existence pour montrer d'une part son apparente inutilité dans le grand tableau, et à une époque où sa vie n'est qu'une miette de celle de la nature, et en même temps pour raconter son importance fondamentale, car « le monde a besoin à la fois d'ermites dans les bois et de prédicateurs en chaire ».
Ce sont autant de valeurs, plus littéraires qu'autre chose, mais il faut dire que Bentley a bien travaillé sur le roman de Denis Johnson, et que son film, malgré une certaine rigidité, à l'équilibre trop étudié et donc quelque peu artificiel, est capable de restituer sinon la lumière directe du moins le reflet d'une vérité profonde – de la vie de Robert comme de celle de nous tous – qui vaut le temps et l'expérience de cette vision.
Car, pour le dire clairement, Train Dreams était définitivement surfait chez nous, mais ce n'est quand même pas du tout un film jetable.