la critique du film d'Emmanuel Marre en compétition à Cannes

Un homme pénètre dans les tréfonds les plus bureaucratiques du gouvernement collaborationniste de Vichy sous les ordres du maréchal Pétain et d'Hitler. La banalité des mécanismes les plus anonymes au service du régime nazi d’un point de vue inédit. La critique de Mauro Donzelli sur Notre salut d'Emmanuel Marre avec un excellent Swan Arland

Un homme de son temps. Le titre international présente bien le protagoniste de cette histoire de la banalité du mal, comme il est facile de le résumer. Un point de vue différent sur la manière dont une multitude de petits agents ont contribué à l’œuvre d’extermination de la machine nazie. Le point d'observation « délocalisé » est ici celui du sud de la France, resté théoriquement indépendant après la victoire allemande sur le terrain et l'occupation de la partie nord, dont Paris, au milieu des années 1940. Le régime dit collaborationniste du maréchal Pétain, déjà héros de la victoire française dans les tranchées de la Première Guerre mondiale.

Notre salut, le titre du film d'Emmanuel Marre, apprécié pour ses ambiances résolument différentes, très contemporaines, de Rien à foutre avec Adèle Exarchopoulos, fait référence au titre d'un traité politique écrit par le protagoniste, Henri Marre, publié à ses frais, dans lequel il met en avant ses convictions nationalistes et sa méthode d'ingénieur pour rendre efficace la bureaucratie gouvernementale. En septembre 1940, il quitte femme et enfants et arrive à Vichy, au moment même où se constitue la machine du régime. Nous le voyons s’infiltrer dans les salons et les rassemblements, ainsi que dans le cadre politique et administratif. Ce sera une caractéristique de cette histoire et de celle d'Henri, quinquagénaire, de rester juste à l'écart, apparemment en retrait.

Une réticence plus tactique, qui fait naître au fil du temps le désir d'un rôle toujours plus grand, d'acquérir le pouvoir et de restructurer ses finances et celles de sa famille, en grande difficulté à cause de son erreur, obsédée par le port d'un costume trop grand pour lui, d'une maison trop belle, visiblement réquisitionnée aux Juifs arrivés à leur destination finale, à laquelle même les Allemands de Vichy et les collaborationnistes, au fil du temps, participèrent de plus en plus. Un personnage qui aurait été bon voisin de bureau d'Adolf Eichmann, concentré à huiler la machine du système, s'occupant notamment de la politique de lutte contre le chômage, et donc au centre du programme d'envoi de travailleurs « volontaires » en Allemagne, en échange de la libération des prisonniers. Sa tâche consistait en des micro-décisions, des rationalisations dans le système de classement des étrangers et des juifs.

Ces détails dans lesquels le régime, telle la « maison mère » allemande, s'est efforcé de compartimenter chaque transition de la vie civile à l'extermination des opposants, pour empêcher les bureaucrates de sentir leurs mains dégouliner de sang, répétant le refrain « nous n'avons fait qu'obéir aux ordres ». Rien de diabolique. Au début du film, il y a une scène saisissante où l'on réfléchit à la manière de définir le nouveau régime, qu'il s'agisse de « coopération » ou de « collaboration » avec l'Allemagne.

La myopie maléfique dont Henri, généreusement inspiré par la correspondance entre l'arrière-grand-père et l'arrière-grand-mère du réalisateur, représente un exemple avec une précision effrayante et parfois grotesque, un pas à la fois, refusant de voir ou de deviner ce qui l'attendait au sommet. Marre parvient à transmettre le malsain dans le calme d'un contexte provincial idyllique comme Vichy, ville thermale de bonne société, et pour cela il a tourné le plus possible dans des lieux réels.

Un voyage à travers l'histoire, de 1940 à 1944, des années cruciales racontées dans le quotidien le plus intime de la machine collaborationniste, en sélectionnant des moments apparemment insignifiants, mais capables de tirer le meilleur parti d'une parabole de démarcation des responsabilités, dès que le sentiment de triomphe des premiers jours cède la place à la conscience que les actions auront une conséquence, que les envahisseurs/bienfaiteurs les laisseront seuls face à un affrontement entre les deux « Frances ». Une âme perdue entre le frisson d’une puissance inattendue et la frustration de sa médiocrité est magistralement rendue par Swann Arlaud.