Le long métrage d'animation anglais Kensuke's Kingdom est une démonstration concrète de la manière dont on peut donner une identité à une histoire qui risque de tomber dans l'évidence. La forme ennoblit le fond et le complète. Notre avis.
Michael suit à contrecœur ses parents et sa sœur dans une vie en mer, mais sa décision d'emmener sa chienne Stella à bord le met en danger et il finit par être jeté par-dessus bord avec l'animal. Tous deux se réveillent naufragés sur une île du Pacifique, où ils rencontrent un Japonais âgé, Kensuke, qui ne parle pas anglais et a été contraint d'y reconstruire sa vie, tel un pur Robinson Crusoé, se consacrant à la défense de la faune présente là-bas. Elle deviendra une famille de remplacement pour Michael.
Le Royaume de Kensuke est issu d'un roman de Michael Morpurgo, publié il y a environ un quart de siècle, compté parmi les meilleurs de l'écrivain britannique, également à l'origine d'autres histoires dans lesquelles un jeune protagoniste établit un lien symbiotique avec la nature (rappelez-vous War Horse, déjà adopté au cinéma par Spielberg). La société anglaise Lupus Films, dirigée par Kirk Hendry et Neil Boyle (vétéran avec quarante ans d'expérience en tant qu'animateur et scénariste), l'adapte désormais en film d'animation pour grand écran. C’est une œuvre qui montre une énorme confiance dans un récit propre, clair et traditionnel, aux antipodes de l’expérimentation linguistique qu’apporte aujourd’hui parfois la technique 2D à main levée. Pourtant, le Royaume de Kensuke est une expérience qui reste intérieure, éliminant tout doute sur une histoire relativement prévisible. Il décline le récit en limitant le didactisme, au profit d'une véritable immersion dans le monde dans lequel il se déroule, construite avec un usage très sécuritaire de moyens élémentaires, qui ne servent pas le message mais le constituent : montage, image, son.
Dans presque toutes les scènes, Boyle et Hendry utilisent des moyens expressifs pour éviter de transmettre des sentiments et une histoire par le dialogue. En revanche, ils relèvent le défi de l'adaptation : les mots à la première personne du roman doivent disparaître… sans compter que Kensuke et Michael ne peuvent pas communiquer verbalement ! À ce stade, les systèmes plus établis de plans, de plans et de contrechamps, de pauses et d'accélérations, généralement construits sur des dialogues, doivent disparaître, notamment dans les produits les plus standards destinés aux enfants et aux adolescents. Ce n'est pas possible ici, alors ce qui nous fait vivre les émotions des protagonistes, ce sont avant tout les images. Et quelles images : à partir de la conception des personnages, doucement stylisée mais physiquement plausible et précise, on arrive à une attention méticuleuse, presque obsessionnelle, aux détails dans l'énorme quantité de fonds picturaux qui donnent vie à l'île isolée. Le style de Kensuke's Kingdom est à la fois épuré et riche, et représente littéralement la rencontre entre la réalité et son idéalisation. La mise en scène est modeste non seulement dans certains choix de montage, devant les moments les plus forts, mais aussi dans le simple travail sur la distance du point de vue : le contexte de très longs plans naturels, au lieu de nous éloigner émotionnellement des personnages, rend au contraire leur interaction plus touchante. Et c’est un choix très cinématographique, à contre-courant de l’idée selon laquelle les contenus audiovisuels devraient aussi vivre sur le smartphone.
L'idée est ancienne mais elle fonctionne d'une manière inattendue, peut-être parce qu'elle n'est pas expliquée, mais plutôt transmise : aucun être vivant n'est jamais seul dans le monde qui l'entoure. Pour comprendre cela, il suffit de prendre le temps d'observer la vie naturelle, de se mettre en phase avec elle, et la communication non verbale nous rappelle que même nos semblables sont après tout un animal. C'est le message écologique du film, qui risque de devenir plus schématique lorsque les amis singes de Kensuke affrontent des braconniers, mais même là les réalisateurs ne caractérisent pas les « méchants », ils les gardent anonymes, évitant tout de même les dérives les plus didactiques. Et dans une œuvre qui accorde une telle importance à l'image pour communiquer ses thématiques, il est d'autant plus cohérent que Michael et Kensuke « parlent » en peignant ou en dessinant, à travers la représentation visuelle de leurs sentiments, de leurs souvenirs.
Kensuke's Kingdom est l'une de ces œuvres qui démontrent comment la grammaire narrative de l'animation peut encore donner une grande expérience, de nos jours, sans recourir à une expérimentation graphique plus accentuée. Il suffit de rappeler la flexibilité et l’élasticité murmurées que la machine de cinéma cache derrière ses habitudes. Dans la forme peut résider la substance de l'identité d'une œuvre, au-delà des synopsis, dangereux pour la construction de préjugés à notre époque de speed. Un élan on ne peut plus éloigné de ce Bildungsroman… vers la patience.