Inspiré par Kieslowski, mais changeant le sujet du débat, le réalisateur iranien réfléchit à la manière dont la création peut travailler sur le réel jusqu'à le modifier. La critique des Contes Parallèles de Federico Gironi.
« Comment un canard entre-t-il dans une bouteille ? » Isabelle Huppert demande à Vincent Cassel à un moment donné des Contes Parallèles. Face à son désarroi, elle donne elle-même la réponse : « Avec l'imagination ». Le canard est réel, la bouteille est réelle, l'imagination intervient et permet des tours de passe-passe.
Cela me semble un peu la manière dont Asghar Farhadi dit avec des mots ce qu'il met en scène avec son nouveau film : c'est-à-dire la manière dont l'imagination, une œuvre de fiction, un roman, mais aussi un film, peut avoir des conséquences réelles dans le monde réel de la part de ceux qui utilisent cette imagination, ou sont utilisés par elle.
Ça ne s'appelle pas histoires parallèles par hasard, ce film. Un titre qui n’indique pas seulement le caractère choral du récit, dont les événements individuels finissent également par se croiser. Il y a certes des histoires parallèles, celles qui se déroulent dans deux appartements opposés d'un boulevard parisien, la première habitée par un écrivain misanthrope et voyeur (Huppert) et son jeune assistant par hasard (Adam Bessa, une sorte de jeune Tahar Rahim), la seconde entre trois artiste de bruitage (Cassel, Efira et Niney). L'écrivain les observe, imagine un triangle sentimental dont dans la vraie vie les sommets masculins sont inversés, écrit une histoire, puis lui donne vie, et c'est à ce moment-là que les rênes du récit et du récit sont prises par la jeune assistante, qui tombe amoureuse de la belle femme d'en face.
Farhadi déclare ses inspirations, parle même d'un remake gratuit du Décalogue 6 (celui dont A Short Story About Love a ensuite été dérivé), et les similitudes – pour ceux qui connaissent ce Kieslowski – sont évidentes. Mais le réalisateur iranien, désormais définitivement transplanté en France, ne se soucie pas seulement de la dynamique voyeuriste-sentimentale, de la frustration d'un amour immature.
C'est un film sur l'observation, certes, mais sur l'écriture, la création, l'imagination. Un film qui célèbre là-bas cette puissance, de l'écriture et de l'imagination. Un film de canards entrant dans la bouteille.
Il va sans dire que le scénario de Parallel Tales est très étudié, astucieux et raffiné, et le regard étranger de Farhadi parvient toujours à décrire la France, Paris, ses personnages, ses lieux et ses appartements avec un soin qui ne trahit aucune curiosité exotique. Et aussi d'un point de vue visuel, il y a des inventions et des solutions intéressantes dans les plans et les mouvements de caméra.
Mais, comme évoqué, et comme le démontre également la volonté de mettre en scène trois techniciens qui s'occupent du son des films, la vue n'est pas le sens principal de ce film. Aussi parce que le regard est trompeur, et l'ouïe – si vous regardez bien – aussi.
Ainsi, une fois les sens supprimés, le traitement intellectuel de ces stimuli demeure. Ce qui reste, c'est la capacité d'imaginer, de créer. La narration demeure.
C’est précisément sur la narration que Farhadi se concentre le plus : sur la capacité de tisser des intrigues qui se reflètent et s’influencent mutuellement, sur un art de la narration capable de plier non seulement la réalité mais aussi la volonté.
Alors bien sûr, au final l'impression est que Parallel Tales est plus une démonstration d'habileté, un exercice de style qu'autre chose : mais il a aussi le mérite de l'être sans provoquer d'irritation.