Critique de Vincent doit mourir

D'un point de vue clairement charpentier, le débutant français crée un film qui reflète les nombreuses dynamiques destructrices des sociétés occidentales contemporaines. La critique de Vincent Must Die de Federico Gironi.

Vincent (Karim Leklou), une quadragénaire pas en grande forme, à l'oeil alangui de chien battu, est graphiste à Lyon. Un jour, apparemment après une plaisanterie peut-être malheureuse mais inoffensive, il est agressé au visage par un stagiaire avec un ordinateur portable. Peu de temps s'écoule et un collègue comptable, sans aucune provocation, commence à le poignarder au bras avec un stylo à bille. Un cas? Je ne crois pas. Sauf qu'au lieu de bénéficier de la solidarité de ses collègues, Vincent est même invité à travailler un temps depuis chez lui. Et même en dehors du bureau, la situation ne s'améliore pas : il suffit d'un seul regard, littéralement, et tous ceux qui se trouvent à portée – enfants, hommes, femmes – attaquent Vincent avec l'intention claire de le tuer. Presque comme dans Scénario de rêve.

L'idée – scénario de Mathieu Naert – est intrigante, clairement d'origine carpentérienne. Même parce que Vincent doit mourir il ne cache pas les siens même une seconde ambition socio-anthropologiqueson envie de raconter, sinon de traiter, ces temps fous dans lesquels nous devons vivre : entre agression généralisée, isolement forcé, paranoïa complotiste.
Déjà. Car contraint de quitter Lyon pour la campagne environnante, moins peuplée, dans une sorte de quarantaine qu'il s'est imposé, le pauvre Vincent va néanmoins découvrir qu'il n'est pas la seule victime de cette frénésie meurtrière, qui semble s'être propagée comme un virus, et aussi de l'existence de groupes de victimes (ou de malades ?) qui s'organisent de manière – littéralement, dans ce cas-ci – survivaliste et isolationniste.

Stéphane Castang, un débutant, n'est pas vraiment époustouflant par sa capacité technique, et il fait quand même un film correct et fluide. Là où cela montre un peu plus d'éclat, c'est dans la façon dont cela fonctionne parvient à mélanger et équilibrer tout au long de l'histoire le sentiment d'angoisse, d'oppression et de peur vécu par Vincent avec son désir et celui du protagoniste de donner de l'espace au sourire, peut-être résigné mais toujours plein d'une ironie qui fait rimer avec survie.
Pas seulement. À un moment donné, Vincent Must Die s'ouvre aussi sur une histoire d'amour. Une histoire d'amour pas facile, vu la condition de Vincent et du monde, mais quand même de l'amour.

Ici, ce que veut dire le film est un peu moins clair, ou du moins un peu plus confus et artificiel : non seulement dans une fin que l'on ne dévoile pas, mais aussi dans une intrigue secondaire fugace qui concerne une autre victime, un autre patient comme Vincent, avec qui le protagoniste est en contact, et qui, une fois « guéri », n'arrive plus à être accepté par l'épouse qu'il a abandonnée.
Bref, le décalage entre la dimension collective et la dimension singulière devient un peu incontrôlable pour Castang, qui semble aussi résoudre toute la trame de son film dans la relation entre Vincent et la belle Margaux de Vimala Pons.. Une relation qui, d’une certaine manière, est précisément une évasion, un retrait et en même temps, peut-être, un espoir.

Et ainsi, d'une certaine manière, les idées charpentériennes d'où nous sommes partis se fondent dans quelque chose qui, grâce aux bandeaux, a une saveur similaire à Nichoir par Susanne Bier.
Ainsi, avec les bandeaux, on revient directement au problème du regard : il suffit de regarder – ou de se sentir regardé, et donc de regarder – pour déclencher la violence. Le déni du regard ou du regard, peut-être, comme il le suggérait Léos Carax à Cannes, dans le chef-d'œuvre C'est pas moic'est alors une solution de survie. Savoir quoi regarder et quoi ne pas regarder : c'est là le problème.