La rencontre fortuite de deux femmes apparemment très éloignées à Paris, un dramaturge japonais aux études philosophiques et la directrice d'une maison de retraite, débouche sur une réflexion très complexe sur la mort et la notion même de maladie. Critique de Soudan par Ryusuke Hamaguchi de Cannes.
Une rencontre fortuite. Le déclencheur le plus fréquent, au cinéma comme dans la vie, pour nouer des connexions humaines qui n'auraient pas dû naître, et à ce titre porteuses de nouveaux stimuli, surtout à l'ère des bulles algorithmiques qui mettent en communication des créatures aussi similaires que possible. Et c'est précisément la causalité qui rapproche le destin de deux femmes dans Soudain (soudain), le nouveau film de Ryusuke Hamaguchi, désormais après Drive my car et Evil il n'y a plus l'un des réalisateurs japonais les plus appréciés en Occident. Les thèmes abordés ne sont pas sans rappeler les œuvres précédentes, des liens humains à la douleur et à la perte, jusqu'à la mort.
Mais pour cela, il a passé deux ans à parcourir la France pour se rapprocher d'une culture et d'une langue différentes, avec pour décor en banlieue parisienne, avec une parenthèse à Kyoto, l'adaptation cinématographique d'un échange de lettres, devenu plus tard un livre épistolaire, Toi et moi – La maladie s'aggrave soudain, entre une philosophe, Makiko Miyano, et un anthropologue médical, Maho Isono, à qui le film est dédié.
Dans le passage du papier à la mise en scène, elles deviennent la directrice d'une maison de retraite pour personnes âgées, Marie-Lou (Virginie Efira) et Mari (Tao Okamoto), une directrice de théâtre japonaise, qui vit à Paris depuis des années, où elle a étudié la philosophie, tout en luttant contre un cancer en phase terminale. Deux résistants, à leur manière, aux conventions établies, mais avec la grâce que l'on peut imaginer dans la fluidité narrative typique de Hamaguchi. Une amitié profonde, sans s'attarder sur le passé, mais sur un avenir « à découvrir ensemble ».
Marie-Lou tente de révolutionner, trouvant de nombreux obstacles parmi le personnel, la philosophie de soins de la structure qu'elle dirige, en la basant sur l'écoute du patient, sur le dépassement des barrières entre « malades » et soignants, pour redonner dignité et joie à ceux qui parcourent la dernière partie du chemin. Comme Mari, qui est destinée à apporter parmi les invités de la clinique – un hôpital psychiatrique des années plus tôt – son idée de surmonter un autre mur, celui entre la scène et les spectateurs, en proposant des activités orientées vers la découverte et l'utilisation du corps comme outil de jeu et de communication profonde. D'ailleurs, le titre de son spectacle, « De près, personne n'est normal », en italien, fait référence à la phrase la plus connue de Franco Basaglia, le grand innovateur dans le domaine de la santé mentale, le psychiatre qui a inspiré la loi qui a marqué la fermeture des asiles psychiatriques en Italie.
Hamaguchi n'est pas un auteur qui aime la synthèse et les cheminements narratifs linéaires, et jamais comme chez Soudain il ne le confirme avec une fureur particulière. Alternant de longues séquences pleines de dialogues, il entraîne un voyage cahoteux de changements de registre et de moments soudains naïfs et inquiétants, qui semblent certainement tels en particulier en banlieue parisienne, loin d'un monde culturel aussi différent que le Japon.
Moins organique et réussi que les deux films précédents, Soudain parvient à impliquer avec des moments poétiques et une candeur désarmante, comme la longue nuit où les deux femmes font connaissance en discutant à Paris, pour ensuite laisser place à une véritable leçon de Mari sur les dérives et les perspectives du capitalisme qui freine la participation émotionnelle. Ce qui arrive également avec les nombreuses fins (apparentes) et les moments prolongés qui atténuent la signification poétique de cette réflexion sur le concept même de normalité et de maladie, d'intérieur et d'extérieur.
L'inspiration médicale est issue d'une véritable approche de guérison, appelée « Humanitude », née en France et également importée au Japon, où elle est pratiquée dans de nombreux établissements, et caractérisée par l'idée de mettre la dimension humaine au cœur du processus de soin. La clé est la récupération de l'intégrité de l'être humain, en poursuivant une nouvelle déclinaison du terme même « care », care en anglais, notamment face à la mort, comme le démontre efficacement le personnage de Mari, excellemment interprété par Tao Okamoto, capable de créer un véritable lien avec Marie-Lou de Virginie Efira, qui ne fait pas exception dans un autre rôle difficile, dans lequel elle montre également une grande familiarité avec le japonais.