Ex-Pixar revenu au pays pour Astérix, Louis Clichy signe un film d'animation bien différent de ces influences : un roman d'apprentissage libre, en province, entre traditions familiales envahissantes, musique, passions et… corset orthopédique.
Province rurale française, fin des années 80 et début des années 90 : Christophe est le moins enrégimenté d'une famille d'agriculteurs. Toutes ses tentatives pour gagner les bonnes grâces de son père échouent, et la situation ne s'améliore pas lorsqu'il est obligé de porter un corset orthopédique correcteur Milwaukee, ce qui fait de lui encore plus un poisson hors de l'eau. Il n'abandonnera jamais, découvrant une voie dans la musique grâce au maestro Michel et un orgue dans l'église, croisant la route de sa camarade rebelle Clara.
Que l'on revoit, avec plaisir : Louis Clichy, réalisateur, co-scénariste et surtout directeur artistique du Corset, a fait ses premiers pas d'animateur chez Pixar il y a vingt ans, puis en a profité pour revenir dans son pays natal comme responsable du délicat passage d'Astérix à l'infographie, en commençant par l'excellent Astérix et le Royaume des Dieux. Mais maintenant, oubliez ces racines, car dès les premiers instants Le Corset se présente comme quelque chose de radicalement différent : avec un décor provincial français, intimiste, animé à main levée et en plus avec un style très agréable avec une ligne irrégulière, volontairement « incomplète ». Le graphisme suggère plutôt de décrire, avec un goût d'aquarelle qui joue avec des formes et des ombres colorées vives, pour une expressivité immédiate : quelques mouvements de pinceaux très légers suffisent à transmettre des émotions claires et tangibles. Le corset est un régal pour les yeux et montre tout ce qu'il doit montrer, s'inscrivant dans une tendance du cinéma d'animation français à la recherche d'une image très protagoniste et non mimétique : on cite Les Aventures du petit Nicolas (2022) ou Linda et la poule (2022).
Mais si cette identité visuelle n'éclipse jamais le jeu esthétique, elle tient à une histoire concrète et affectueuse, dans laquelle il est très simple de s'identifier à Christophe en quête de lui-même. Le thème principal est la vocation existentielle de chacun de nous, avec les lourdes conséquences qui découlent du fait de s'y opposer ou de l'ignorer : bourru et distant, le Père Jean a fait un mauvais choix dans sa jeunesse, au nom du respect d'une tradition familiale qui ne lui appartenait pas vraiment, mais qui trouve son (apparent) équilibre dans cette privation. Métaphoriquement et physiquement, Christophe, lui, n'a pas cet équilibre par nature et n'a pas l'intention de l'apprendre, mais il ne voudrait pas du tout être rebelle. Jusqu'au bout il veut renouer avec son père, et ici la douceur du lien difficile fait écho à celui, toujours animé, d'un autre grand auteur d'outre-Alpes, car on repense au beau autobiographique Un bateau dans le jardin (2024) de Jean-François Laguionie.
Le voyage intérieur de Christophe est épique, non seulement parce qu'il a le mérite de raconter le combat psychologique que suscite un corset correcteur de ce type. C'est épique parce que le roman d'initiation du garçon, y compris les petits larcins auxquels il est initié par les premiers bouleversements sentimentaux de Clara, finit par se résoudre en touchant tous les membres de sa famille, à tel point qu'au final c'est justement ce membre « tordu » qui redresse ceux qui pensaient aller droit… et qui au contraire avait toujours procédé en zigzag. L'idée que dans le doublage original il y ait des voix si proches de l'auteur contribue au sentiment d'intimité de la production : son fils Gary Clichy pour Christophe et son ami qui a co-écrit Astérix avec lui, Alexandre Astier, pour le maestro Michel, aux côtés d'actrices et d'acteurs non professionnels.
A juste titre plébiscité à Cannes dans la section Un certain regard, il figurait parmi les cinq films soumis par la France à l'attention de l'Académie pour les Oscars 2027.