Memories, la revue du chef-d'œuvre de Katsuhiro Otomo, pour ses 30 premières années

Souvenirs, co-réalisé par Katsuhiro Ôtomo avec Kôji Morimoto et Tensai Okamura, basé sur trois de ses histoires comiques, est toujours après trente ans une œuvre fascinante et convaincante. Tragique et moqueur, science-fiction et politique-fiction, stylistiquement raffiné.

Dans le premier segment, « Rose magnétique » (réalisé par Kōji Morimoto, scénario de Satoshi Kon), l'équipage d'un vaisseau spatial cargo tombe sur un message d'aide qui ne consiste qu'en un fragment de Madama Butterfly : il arrive d'une station spatiale étrange, autosuffisante et inquiétante qui appartenait à la controversée chanteuse d'opéra Eva Friedel. Dans le deuxième segment, « Bombe puante » (réalisé par Tensai Okamura, scénario de Katsuhiro Ōtomo), le maladroit chercheur japonais Nobuo Tanaka ingère accidentellement un médicament expérimental, devenant sans le savoir une arme bactériologique imparable. Dans le troisième et dernier acte, « Chair à canon » (réalisé et scénarisé par Ōtomo), toute une société dystopique ne vit qu'en fonction des coups de canon tirés quotidiennement vers l'ennemi : un enfant rêve avec enthousiasme de s'insérer dans ce cycle infini, comme son père et sa mère.

« Memories » est le titre d'un recueil manga de nouvelles écrites par Katsuhiro Ōtomo depuis les années 70, qui s'est également poursuivi à l'époque d'Akira, qui a été à son tour adapté dans l'une des plus grandes pierres angulaires de l'anime, le film du même nom réalisé par lui-même en 1988. Ce long métrage de 1995 est plutôt né d'une heureuse collaboration entre le Studio 4°C (créateur du premier et du troisième acte) et Madhouse (derrière le deuxième), en sélectionnant trois des ces histoires, sans lien strictement logique, même différents dans le registre narratif, mais unies par un concept : elles mettent en scène une humanité qui utilise les machines, la science et les technologies de la pire des manières, assurant sa propre autodestruction. Peut-être que ceux « souvenirs » du titre sont des fragments de qui nous étions, collectés dans le futur par une race plus évoluée. Bien sûr, en revendant le film aujourd'hui, on est tenté de le définir comme « plus actuel que jamais », mais cela n'arrive que parce qu'il met en scène des échecs intemporels dans l'histoire de l'humanité… des échecs que, jusqu'il y a quelques années, nous pensions pouvoir contrôler.

Souvenirs est un chef-d'œuvre, mais nous n'utilisons pas ce mot dans le sens courant et quelque peu chantant, celui qui signifierait parfois utiliser le mot pour désigner un sous-genre auquel on peut quand même faire une génuflexion, par respect révérencieux envers les grands auteurs. Le film nous frappe parce qu'il est en réalité un exemple de liberté créative, assez expérimental, juste ce qu'il faut pour stimuler le public avec intelligence et classe, tout en prenant soin de ne pas le perdre en cours de route (comme on a peut-être risqué avec le fascinant mais énigmatique The Angel's Egg d'Oshii, dont on a récemment célébré le quarantième anniversaire). Le sublime, ce parfait mélange de décor et de contenu, n'est même pas là où on l'attendrait : « Rose magnétique« , avec son adoration pour les symboles artistiques occidentaux (opéra, mobilier, costumes), recherche le charme et l'étrangeté de la manière peut-être la plus naïve, ressassant de la science-fiction psychologique à la Stanislav Lem. Ça marche, mais pour nous ce n'est pas le point fort : ça fait juste chauffer les moteurs.


« Bombe puante » voyage à toute vitesse, avec une comédie politique fantastique (pas très « fanta », aujourd'hui à l'ère post-Covid), moqueuse et satirique, avec une bande-son pressante et un crescendo paradoxal de cinéma d'action et de guerre… contre un seul personnage maladroit, qui incarne la fin du monde avec une banalité hilarante. L'idée est forte, l'exécution sûre comme un roc. Le contraste mise en scène entre l'insaisissable du premier chapitre et le concret de celui-ci est déjà précieux, mais Ōtomo garde pour lui le pic et les adieux : il nous hypnotise avec le long plan presque entièrement réussi de « Chair à canon » (c'est de l'animation 2D à main levée, rappelons-le !), pour nous opprimer dans la structure circulaire d'une société insensée, vouée uniquement à la guerre. Cela nous fait devenir « chair à canon » comme les protagonistes, sans nous laisser respirer avec le montage traditionnel. Les deux chapitres précédents sont déjà très riches en animations très complexes et en designs de personnages très variés (plus variés que l'anime de plus en plus standardisé aujourd'hui), donc pour le rideau Katsuhiro fait plus : une direction artistique brute, caricaturale et passionnée, où la chaleur du trait de crayon contraste avec la froideur de la routine des personnages. Et plus que l'anime, pensez à Sylvain Chomet, qui sur un autre continent recherchait déjà cette même chaleur dans les mêmes années. Et l'idée d'une plongée dans la liberté cinématographique revient, presque comme si Memories était une version plus rigoureuse et compacte de Heavy Metal (1981).